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Bereshit 10

Bereshit 10:1-32

Les toledot des fils de Noach

Et voici les engendrements (toledot / תּוֹלְדֹת) des fils de Noach (Noach / נֹחַ) — Shem (Shem / שֵׁם), Cham (Cham / חָם) et Yaphet (Yaphet / יֶפֶת) — et des fils leur furent engendrés après le mabbul (mabbul / מַבּוּל).

Les fils de Yaphet

Les fils de Yaphet [la lignée de Yaphet porte la modalité de l'élargissement et de l'expansion — yaft Elohim leYafet (Bereshit 9:27). Ses fils se déploient vers les horizons lointains : les îles de la mer, les peuples des steppes et des montagnes du septentrion, les côtes marines. Ce sont les peuples de la beauté formelle et de l'extension dans l'espace — la dimension de l'humanité qui occupe et structure l'espace géographique jusqu'aux limites du monde habité] : Gomer (Gomer / גֹּמֶר) [de gamar (גָּמַר) : achever, compléter — les Cimmériens pour la géographie proche-orientale ancienne, peuples des steppes au septentrion du Caucase. Dans le corpus prophétique, Gomer réapparaît en Yehezqel 38:6 sous le commandement de Gog — intégré dans l'assemblée eschatologique des nations du septentrion], Magog (Magog / מָגוֹג) [territoire au-delà du Caucase — ici simplement un goy parmi d'autres dans le registre des goyim. En Yehezqel 38-39, Gog de Magog devient le Shem de la coalition des peuples du lointain septentrion dans l'assemblée eschatologique. Ce goy de la table des nations porte en son Shem une destinée prophétique qui dépasse sa géographie initiale], Madai (Madai / מָדַי) [les Mèdes — peuple iranien qui formera avec les Perses l'empire médoperse. Dans les textes prophétiques, les Madai seront l'instrument du mishpat de YHWH sur Bavel : Yeshayahu 13:17 — "J'excite contre eux les Madai" ; Yirmeyahu 51:11. Fille de Yaphet, la puissance médique accomplit dans l'histoire le jugement prononcé par la lignée de Shem], Yavan (Yavan / יָוָן) [les Ioniens — la Grèce. Yavan est dans tout le corpus le peuple des îles et des côtes lointaines, l'horizon maritime de l'expansion de Yaphet. En Yeshayahu 66:19, Yavan est parmi les nations lointaines vers qui YHWH envoie des survivants pour proclamer sa kavod aux peuples qui ne l'ont pas encore entendue. En Yehezqel 27:13, Yavan commerce avec Tyr en hommes et en bronze — la dimension commerciale et maritime de l'expansion. Mais Yavan porte aussi l'inversion de la dotation de Yaphet (Bereshit 9:27) : l'expansion qui devait demeurer dans les tentes de Shem sans en modifier la structure deviendra, avec l'Hellénisation, le filtre qui recouvre l'ontologie hébraïque — les catégories grecques absorbant ce qu'elles étaient appelées à abriter. C'est ce recouvrement que l'ONT existe pour traverser et dé-couvrir (§1). Yavan tient donc les deux, sans que l'un annule l'autre : l'horizon vers qui la kavod est proclamée (Yeshayahu 66:19) et le lieu du filtre que le projet dé-couvre], Tuval (Tuval / תּוּבָל) [peuples d'Anatolie orientale. Tuval et Meshekh forment un bloc géopolitique récurrent dans le corpus prophétique — Yeshayahu 66:19, Yehezqel 27:13 (marchands d'esclaves et de bronze), 32:26, 38:2-3 (dans l'assemblée de Gog). La dimension commerciale et militaire de l'expansion de Yaphet vers l'orient], Meshekh (Meshekh / מֶשֶׁךְ) [peuples du Caucase — souvent associés à Tuval comme bloc géopolitique dans les textes ultérieurs. En Tehilim 120:5, le psalmiste se lamente d'habiter "parmi les tentes de Meshekh" — symbole de l'éloignement de l'espace covenantal] et Tiras (Tiras / תִּירָס) [probablement les Thraces ou les Tyrrhéniens — peuples de la mer Méditerranée occidentale, à la limite extrême de l'expansion maritime de Yaphet vers l'occident].

Et les fils de Gomer : Ashkenaz (Ashkenaz / אַשְׁכְּנַז) [peuples des steppes au septentrion de la mer Noire — les Ashkuza des textes assyriens, cavaliers redoutables. En Yirmeyahu 51:27, Ashkenaz est convoqué avec Ararat et Mini contre Bavel — instrument de la puissance septentrionaux dans le mishpat sur l'empire. Le Shem sera repris au Moyen Âge pour désigner les communautés juives d'Europe centrale et orientale, mais ici simplement un peuple dans le déploiement de Yaphet], Rifat (Rifat / רִיפַת) [probablement les Paphlagons d'Anatolie septentrionale — peuple côtier de la mer Noire. En Divrei Hayamim alef 1:6, le Shem apparaît sous la forme Diphath. Leur position dans la lignée de Gomer les inscrit dans l'expansion septentrionale de Yaphet] et Togarmah (Togarmah / תֹּגַרְמָה) [peuples d'Anatolie orientale — identifié aux Arméniens dans les traditions rabbiniques. En Yehezqel 27:14, Togarmah commerce avec Tyr en chevaux, cavaliers et mulets — la puissance équestre du Caucase. En Yehezqel 38:6, Togarmah vient "du fin fond du septentrion" dans l'assemblée de Gog. La mobilité et la puissance militaire de Yaphet dans sa dimension équestre].

Et les fils de Yavan : Elisha (Elisha / אֱלִישָׁה) [peut-être la Sicile ou Chypre — rivage accessible par la mer depuis la côte levantine. En Yehezqel 27:7, les rivages d'Elisha fournissent la pourpre et la cramoisi à Tyr — la couleur royale vient de la lignée de Yavan. La dimension artisanale et coloriste de l'expansion maritime de Yaphet], Tarshish (Tarshish / תַּרְשִׁישׁ) [port lointain à l'extrémité occidentale de la Méditerranée — probablement l'Hispanie. La flotte de Tarshish est dans tout le corpus le symbole du commerce maritime à longue distance : Tehilim 48:8, 72:10 ; Yeshayahu 60:9 ; Yirmeyahu 10:9 ; Melakhim alef pour les flottes de Shelomo. Yonah prend la mer "vers Tarshish" pour fuir sa commission prophétique — Tarshish est la direction de la fuite hors de l'espace covenantal. L'extension maximale de Yaphet vers l'occident], Kitim (Kitim / כִּתִּים) [Chypre — et dans les textes ultérieurs, les peuples des îles de la Méditerranée en général. En Bemidbar 24:24, Balaam prophétise : "Des bateaux viendront de Kitim" — Kitim devient dans les textes prophétiques de Qumrân le Shem des grandes puissances occidentales, l'empire au-delà de la mer. La puissance maritime lointaine de Yaphet] et Dodanim (Dodanim / דֹּדָנִים) [peut-être les Dardaniens ou les Rhodiens — peuples insulaires de la mer Égée. Le Shem résonne avec Dedan (fils de Ra'ama/Cham, v.7) — deux peuples distincts portant un Shem proche dans deux lignées différentes, signe de la complexité des contacts et échanges entre les goyim autour de la Méditerranée].

De ces-là se dispersèrent (nifredah / נִפְרְדוּ) [prd — se séparer, se diviser, ramifier depuis un point d'origine. Même racine que vayipared de Bereshit 2:10, où le fleuve du jardin se divisait en quatre bras. La dispersion des peuples reprend le mouvement de ramification inscrit dans la création elle-même : l'ordre cosmique se propage par ramification, non par homogénéisation] les rivages des goyim (iyei hagoyim / אִיֵּי הַגּוֹיִם) [goyim — intraduisible. De goy (גּוֹי) : le peuple-nation dans sa réalité territoriale, ethnique et politique constituée. Non pas "les nations" (abstraction) ni "les gentils" (catégorie religieuse tardive) : des communautés constituées avec territoire, langue et lignée propres. Premier emploi dans l'ONT. Iyei hagoyim : les rivages et terres accessibles par mer — la dimension maritime de la dispersion des goyim] dans leurs terres (be'artsotam / בְּאַרְצֹתָם), chacun selon sa langue (leshono / לִלְשֹׁנוֹ), selon leurs clans (mishpehotam / לְמִשְׁפְּחֹתָם), dans leurs goyim (begoyeihem / בְּגוֹיֵהֶם).

Les fils de Cham

Et les fils de Cham [la lignée de Cham porte la modalité de la chaleur vitale et de la fécondité terrestre — eretz Cham (terre de Cham) est le Shem hébreu de Mitsrayim dans les Tehilim (105:23, 106:22). Ses fils se déploient vers le midi et l'occident : les grandes puissances de civilisation matérielle qui bâtissent, organisent et fécondent le monde. Cham n'est pas une lignée maudite — la prononciation de Noach tombe sur Kena'an seul (Bereshit 9:25), et la berith noachide couvre les trois fils sans exception. Le goy issu de Cham porte la fécondité brûlante de la adamah dans sa plénitude] : Koush (Koush / כּוּשׁ) [la Nubie — territoire au midi de Mitsrayim, le long du fleuve. Koush est l'une des grandes puissances de l'histoire proche-orientale antique, rival et allié alternatif de Mitsrayim. Dans les textes prophétiques, Koush porte une promesse eschatologique explicite : Yeshayahu 18 lui consacre une vision entière ; Yeshayahu 45:14 — "les produits de Mitsrayim et le commerce de Koush viendront vers toi" ; Tsefanyah 3:10 — "de l'au-delà des fleuves de Koush, mes suppliants m'apporteront mon offrande" ; Tehilim 68:32 — "Koush tendra les mains vers Elohim". La lignée de Cham dans sa dimension la plus australe n'est pas la périphérie de l'histoire — elle en est un acteur eschatologique nommé], Mitsrayim (Mitsrayim / מִצְרַיִם) [Mitsrayim — forme duelle inscrite dans le Shem lui-même : les deux Mitsrayim, Haute et Basse, unifiées sous une couronne double. Le duel Mitsrayim porte l'histoire géopolitique du pays dans sa morphologie. Mitsrayim est dans tout le corpus à la fois le lieu de l'exil et de la fécondité — là où Avraham descend en temps de famine (Bereshit 12), là où Yosef est vendu et devient vice-roi, là où Israël connaîtra l'esclavage et la libération fondatrice. La dynamique de la descente-et-remontée de Mitsrayim structurera tout le corpus de la Torah. Dans les Tehilim, Mitsrayim est Eretz Cham (105:23, 106:22) — la chaleur vitale de Cham incarnée dans un territoire et une histoire], Put (Put / פּוּט) [la Libye — territoire à l'occident de Mitsrayim. En Yehezqel 27:10, Put et Loud servent comme guerriers dans l'armée de Tyr ; en Yehezqel 38:5, Put figure avec Mitsrayim et Koush dans la coalition de Gog — les peuples de Cham réunis dans l'assemblée eschatologique. La dimension guerrière et occidentale de la lignée de Cham] et Kena'an (Kena'an / כְּנַעַן) [Kena'an — pays frappé de dysfonctionnement par la prononciation de Noach en Bereshit 9:8. Sa présence dans la lignée de Cham ancre structurellement dans la liste des nations ce que la prononciation a posé dans l'ordre fonctionnel. Kena'an est le seul fils de Cham qui couvre le Proche-Orient levantin — il sera la terre promise à Avraham et l'espace de la tension fondamentale entre Israël et ses voisins dans tout le corpus des Nevi'im].

Et les fils de Koush : Seva (Seva / סְבָא) [peuples de l'Arabie du Sud ou de l'Afrique orientale. En Tehilim 72:10, "les rois de Sheva et Seva apporteront leurs présents" au roi messianique — Seva est explicitement nommé dans la vision de la restauration royale universelle. La lignée de Koush présente dans l'eschatologie davidique], Havila (Havila / חֲוִילָה) [la même Havila qu'en Bereshit 2:11-12 — pays de l'or, de la bdellium et de la pierre de shoham. La Havila de la table des nations reçoit une existence géographique concrète : territoire de l'Arabie du Sud ou de l'Afrique de l'Est, dans la sphère de Koush. Ce qui ornait le jardin d'Eden se retrouve dans la géographie des peuples réels], Savta (Savta / סַבְתָּא) [probablement une ville portuaire de l'Arabie du Sud — peut-être Shabwat, capitale du royaume de Hadramaout. Sa position dans la lignée de Koush l'inscrit dans la sphère de la fécondité et du commerce maritime méridional], Ra'ama (Ra'ama / רַעְמָה) [peuples de l'Arabie du Sud. En Yehezqel 27:22, "les marchands de Sheva et Ra'ama commercent avec toi en premières épices, pierres précieuses et or" — Ra'ama est un nœud du commerce des parfums et des richesses de l'Arabie dans l'économie de Tyr. La dimension commerciale de la fécondité de Cham] et Savtekha (Savtekha / סַבְתְּכָא) [peu attesté hors de cette liste — probablement une communauté tribale de la péninsule arabique méridionale. Sa mention maintient l'exhaustivité de la table : aucun fils de Koush n'est laissé sans Shem]. Et les fils de Ra'ama : Sheva (Sheva / שְׁבָא) [le pays de Saba — les Sabéens d'Arabie du Sud. La Reine de Sheva viendra trouver Shelomo dans Melakhim alef 10 — portant de l'or, des épices et des pierres précieuses. Ce voyage de la Reine de Sheva vers Yeroushalayim est l'une des grandes images de la reconnaissance de la kavod de YHWH par une puissance étrangère. La fécondité de Cham au service de la gloire de la lignée de Shem] et Dedan (Dedan / דְּדָן) [tribu d'Arabie centrale, nœud du commerce caravanier antique. En Yehezqel 27:15,20, Dedan commerce en ivoire et ébène, puis en couvertures de selle. En Yirmeyahu 49:8 : oracle contre Edom mentionnant les habitants de Dedan — leur établissement dans les profondeurs de la steppe en temps de mishpat. En Yeshayahu 21:13 : oracle sur la forêt d'Arabie adressé aux caravanes de Dedan. Un peuple qui traverse tout le corpus prophétique comme témoin du commerce et de la mobilité dans l'Arabie].

Nimrod — le premier puissant

Et Koush engendra Nimrod (Nimrod / נִמְרֹד) [étymologie incertaine — peut-être de marad (מָרַד) : se rebeller, résister. Le texte ne commente pas le Shem — il laisse le récit établir le personnage. Qu'il sorte de Koush, fils de Cham, dit quelque chose de sa nature : il est la puissance vitale de Cham portée à son expression politique et militaire maximale] — il fut l'inauguration du puissant (hehel lihyot gibor / הֵחֵל לִהְיוֹת גִּבֹּר) [hehel — de halal : commencer, inaugurer — le même verbe qu'en Bereshit 9:20 pour Noach et la vigne, portant les deux résonances : commencer et peut-être profaner. Gibor — puissant, héroïque : une capacité de force et d'action qui dépasse l'ordinaire, non la sagesse ni la fidélité fonctionnelle — la puissance comme valeur propre. Les Nephilim de Bereshit 6:4 étaient déjà désignés comme "les puissants (gibborim) d'autrefois" — et ce même verset précisait "et aussi après" (vegam aharei-khen / וְגַם אַחֲרֵי-כֵן). Nimrod est la réalisation de ce "aussi après" : le premier gibor dans le monde postdiluvien, dans la lignée de Cham] sur la Terre.

Il fut un puissant à la chasse (gibor tsayid / גִּבֹּר צַיִד) [tsayid — la chasse, l'acte de traquer et capturer. La portée fonctionnelle du terme s'étend à tout ce qu'on s'approprie par la force et la ruse — animaux et peut-être territoires et peuples. Le gibor tsayid maîtrise son environnement par la force, non par le mandat reçu d'Elohim] face à YHWH (lifnei YHWH / לִפְנֵי יְהוָה) [lifnei YHWH — littéralement "devant la face de YHWH" : expression délibérément ambiguë. Peut signifier "en présence de, avec l'approbation de" — ou au contraire "en défi de, contre". Le texte pose Nimrod dans un rapport à YHWH sans en qualifier la nature. Le lecteur est maintenu dans l'indécidabilité. Ce que la formule établit avec certitude : Nimrod agit sur un théâtre où YHWH est présent]. C'est pourquoi il se dit : « Comme Nimrod, puissant à la chasse face à YHWH ».

Et le commencement (reshit / רֵאשִׁית) [reshit — le début, ce qui inaugure une série. Même mot que le premier mot de tout Bereshit : bereshit (au commencement). Ce qui commence avec Nimrod, c'est le règne humain organisé en entité politique — le mamlakhah] de son domaine royal (mamlakhto / מַמְלַכְתּוֹ) [mamlakhah — le domaine organisé sous un pouvoir royal : premier emploi du terme dans l'ONT. L'organisation politique humaine émerge ici, dans la lignée de Koush fils de Cham. Le royaume, comme concept, entre dans l'histoire avec Nimrod] : Bavel (Bavel / בָּבֶל) [Bavel — première ville du premier royaume humain. Son Shem réapparaîtra en Bereshit 11 comme le lieu de la confusion des langues (balal — confusion vs Bab-ilim — porte des dieux : polémique étymologique hébraïque contre la prétention babylonienne). Ici Bavel est nommée sans polémique — la charge symbolique s'accumule à travers tout le corpus jusqu'à devenir dans les Nevi'im et le Machazeh Yohanan le symbole de tout empire qui se constitue contre YHWH], Erekh (Erekh / אֶרֶךְ) [Uruk — l'une des premières cités sumériennes. Les fouilles archéologiques confirment l'antiquité exceptionnelle d'Uruk : l'une des premières villes de l'histoire humaine, berceau de l'écriture cunéiforme. La profondeur de l'empire de Nimrod est ancrée dans les cités les plus anciennes de Shin'ar], Akkad (Akkad / אַכַּד) [la ville qui donnera son Shem à l'empire akkadien de Sargon d'Akkad — premier empire sémitique de l'histoire. Paradoxe : la ville fondatrice de la première grande puissance sémitique est ici dans le domaine de Nimrod, fils de Koush/Cham. La table des nations ne cherche pas à harmoniser ces tensions — elle les inscrit] et Khalneh (Khalneh / כַּלְנֵה) — dans le pays de Shin'ar (Shin'ar / שִׁנְעָר) [Shin'ar — la plaine de Bavel. Ce même Shin'ar où les humains bâtiront la tour en Bereshit 11. La géographie du pouvoir humain auto-constitué est cohérente : Nimrod bâtit à Shin'ar, les bâtisseurs de la tour choisissent Shin'ar. Le sol de l'ambition humaine est toujours le même].

De ce pays, il sortit vers Assur (Assur / אַשּׁוּר) [Assur — le territoire et la puissance d'Assur, mais aussi le dieu national assyrien et la ville capitale. Le sujet grammatical est délibérément ambigu : est-ce Nimrod qui sort vers Assur pour l'y bâtir, ou est-ce Assur (fils de Shem, v.22) qui bâtit ces villes ? L'hébreu laisse les deux lectures disponibles. Le texte ne cherche pas à les résoudre — deux traditions coexistent sur l'origine de l'empire assyrien] et bâtit Ninveh (Ninveh / נִינְוֵה) [Ninveh — grande cité d'Assur sur le Hiddeqel. Sa première mention dans l'ONT. Ville à laquelle YHWH enverra Yonah — le récit de Yonah est la mise en scène du mishpat de YHWH sur Ninveh, la grande puissance que Nimrod a fondée. Ce que Nimrod inaugure ici, YHWH en dispose dans Yonah] et Rehovot-Ir (Rehovot-Ir / רְחֹבֹת עִיר) [littéralement "les larges rues de la ville" — peut-être un quartier ou faubourg de Ninveh, ou une agglomération distincte. Le Shem dit l'espace ouvert, la ville qui s'étend et se dilate — l'expansion de Yaphet dans sa forme urbaine] et Kelah (Kelah / כֶּלַח) [grande cité assyrienne, probablement l'actuel Nimroud — dont le Shem porte lui-même la mémoire de Nimrod. L'archéologie a mis au jour à Nimroud/Kalhou l'un des plus grands palais assyriens].

Et Resen (Resen / רֶסֶן) entre Ninveh et Kelah — c'est la grande ville (ha'ir hagdolah / הָעִיר הַגְּדֹלָה) [hagdolah — la grande. Le texte désigne "la grande ville" parmi les quatre sans préciser laquelle — ambiguïté qui pourrait désigner Ninveh par métonymie, ou l'ensemble comme complexe urbain unifié. Ninveh sera désignée ha'ir hagdolah dans Yonah 1:2, 3:2, 4:11 — l'écho est fonctionnel : la grandeur de Ninveh est un fil conducteur entre la table des nations et le livre du prophète récalcitrant].

Les fils de Mitsrayim et de Kena'an

Et Mitsrayim (Mitsrayim / מִצְרַיִם) engendra les Loudim (Loudim / לוּדִים) [peuple d'Afrique du Nord, à distinguer de Loud fils de Shem (v.22) — deux peuples distincts portant un Shem proche dans des lignées différentes. Peut-être les Libyens de l'Antiquité dans leur dimension orientale, proches de Mitsrayim], les Anamim (Anamim / עֲנָמִים) [localisation incertaine — peut-être une région du Delta du Nil ou de la côte cyrénéenne. Leur Shem est peu attesté hors de cette liste, mais leur mention maintient l'exhaustivité de la cartographie des peuples issus de Mitsrayim], les Lehabim (Lehabim / לְהָבִים) [de lahav (לַהַב) : flamme, lame — peut-être les Libyens de l'occident, dont le Shem porte une résonance de feu et de tranchant. La dimension guerrière de la lignée de Mitsrayim dans son extension occidentale], les Naftuhim (Naftuhim / נַפְתֻּחִים) [peut-être le Delta du Nil ou la Basse Mitsrayim dans sa dimension propre — Memphis et ses environs. La division interne de Mitsrayim en sous-peuples reflète la réalité géopolitique du pays à deux terres (Haute et Basse) déjà inscrite dans le Shem duel de Mitsrayim lui-même].

Les Patrusim (Patrusim / פַּתְרֻסִים) [Patros — la Haute Mitsrayim, le pays du midi. En Yeshayahu 11:11, Patros est l'un des lieux depuis lesquels YHWH rassemblera les restes de son peuple — la Haute Mitsrayim dans la vision de la restauration] et les Kasluhim (Kasluhim / כַּסְלֻחִים) [peuple de la côte méditerranéenne orientale — leur localisation exacte est débattue, mais de là sortirent les Pelishtim, leur descendance la plus significative dans le corpus] — de là sortirent les Pelishtim (Pelishtim / פְּלִשְׁתִּים) [les Philistins — peuple de la plaine côtière de Kena'an. Leur origine dans la lignée de Mitsrayim les inscrit dans la sphère géopolitique de Mitsrayim et de sa sphère d'influence. En Amos 9:7, YHWH revendique lui-même la direction de leur migration : "Les Pelishtim, ne les ai-je pas fait monter de Kaphtor ?" — comme il a dirigé la sortie d'Israël de Mitsrayim. Adversaires récurrents d'Israël dans les récits des Shoftim et Shemuel, ils seront l'objet d'oracles prophétiques en Yeshayahu 14:29-31, Yirmeyahu 47, Amos 1:6-8] — et les Kaftorim (Kaftorim / כַּפְתֹּרִים) [Kaphtor — la Crète, ou les peuples de la mer égéenne. Les Kaftorim sont les ancêtres possibles des "Peuples de la Mer" qui bouleverseront le Proche-Orient au XIIe siècle avant l'ère commune. Leur double présence ici (comme frère et comme origine des Pelishtim) reflète les entrelacs des migrations méditerranéennes].

Et Kena'an (Kena'an / כְּנַעַן) engendra Tsidon (Tsidon / צִידֹן) [Sidon — la grande cité phénicienne sur la côte. Tsidon est le fils premier-né de Kena'an : la Phénicie est l'aîné du monde kena'ani. Tsidon sera l'alliée de Shelomo dans la construction du Bayit — les artisans phéniciens et le bois du Liban constituent la matière première du Temple (Melakhim alef 5). Mais Tsidon est aussi l'objet d'oracles prophétiques sévères — Yeshayahu 23, Yehezqel 28 — où la kavod de la cité marchande est renversée par le mishpat de YHWH] son premier-né, et Het (Het / חֵת) [les Hittites — Het est l'ancêtre éponymique des beni Het (fils de Het). Avraham négociera avec eux la sépulture de Sarah en Bereshit 23 — premier acte de propriété d'Avraham dans la terre promise, obtenu auprès des fils de Kena'an. La tension fonctionnelle : la terre promise à la lignée de Shem est habitée par les fils de Cham/Kena'an].

Et les Yevousim (Yevousim / הַיְבוּסִי) [les Yevousim — habitants de Yeroushalayim avant que David ne s'en empare dans Shemuel bet 5. La ville de Yevous, future Yeroushalayim, est déjà inscrite dans la table des nations comme cité kena'ani frappée de dysfonctionnement. Ce que Noach a prononcé sur Kena'an en Bereshit 9, David l'accomplira en transformant la cité des Yevousim en capitale de l'alliance de YHWH avec son peuple], les Emori (Emori / הָאֱמֹרִי) [les Emori — peuple majeur de Kena'an et de Shin'ar, présents dans tout le récit d'Avraham à Yehoshua. Alliés d'Avraham en Bereshit 14:13, objet de la prophétie de Bereshit 15:16 (ki lo shalem avon ha-emori — la torsion des Emori pas encore complète). L'avon des Emori a une mesure — quand elle sera atteinte, le mishpat s'exercera et la terre sera remise à la descendance d'Avraham], les Girgashi (Girgashi / הַגִּרְגָּשִׁי) [peuple kena'ani dont la présence est attestée dans les textes ougaritiques. Ils apparaissent dans la liste des peuples à déposséder en Devarim 7:1 et Yehoshua 3:10 — sept peuples kena'ani dont l'avon était complet au temps de la conquête],

les Hivi (Hivi / הַחִוִּי) [les Hivvites — peuple kena'ani présent dans plusieurs récits : ce sont les Guiveonites qui trompent Yehoshua (Yehoshua 9), et Shehem fils de Hamor est un Hivi (Bereshit 34). Leur capacité à s'adapter et à survivre par la ruse est une constante de leur présence dans le corpus], les Arqi (Arqi / הָעַרְקִי) [peuple de la côte phénicienne — peut-être la ville d'Arqa au septentrion du Liban. Leur mention maintient la cartographie exhaustive du monde kena'ani septentrional], les Sini (Sini / הַסִּינִי) [probablement un peuple de la côte libanaise — peut-être le site de Sin, entre Arka et Tripoli. À ne pas confondre avec des identifications modernes à d'autres peuples],

les Arvadi (Arvadi / הָאַרְוָדִי) [Arvad — île-cité phénicienne au large de la côte syrienne. En Yehezqel 27:8,11, les Arvadites sont les rameurs et les guerriers qui servent Tyr — la puissance maritime phénicienne dans sa dimension insulaire et militaire], les Tsemari (Tsemari / הַצְּמָרִי) [peut-être Sumur/Simyra, ville de la côte syrienne nord — un des ports phéniciens du septentrion. Sa mention ancre la cartographie kena'ani dans sa dimension géographique la plus haute] et les Hamati (Hamati / הַחֲמָתִי) [Hamat — ville sur l'Oronte en Syrie. Levo Hamat (l'entrée de Hamat) est le repère géographique récurrent pour la frontière septentrionale idéale d'Israël dans les textes historiques et prophétiques : Bemidbar 13:21, Yehoshua 13:5, Melakhim alef 8:65, Amos 6:14. La table des nations trace ici la limite septentrionale du monde kena'ani qui sera aussi la limite de la promesse]. Et après, les clans des Kena'ani se dispersèrent (vayafoutsu / וַיָּפֻצוּ) [puts — se disperser, s'éparpiller. Le mouvement d'essaimage des sous-peuples de Kena'an sur leur territoire — une dispersion interne au pays, distincte de la grande dispersion des nations de v.5 et v.32].

Et la frontière (gevul / גְּבוּל) [gevul — la limite, le territoire délimité. Premier emploi dans l'ONT pour une délimitation géopolitique. Que le territoire de Kena'an soit tracé avec précision ici n'est pas anodin : c'est ce territoire que YHWH promettra à Avraham. La carte est posée avant la promesse] des Kena'ani allait de Tsidon, en direction de Gerar (Gerar / גְּרָר) [ville au midi de Kena'an, sur la route de Mitsrayim — Avraham y séjournera en Bereshit 20 et Yitshaq en Bereshit 26. Gerar est le seuil entre Kena'an et Mitsrayim, le lieu des alliances avec les rois philistins] jusqu'à Aza (Aza / עַזָּה) [Gaza — carrefour majeur entre Mitsrayim et Kena'an, présent dans l'histoire de la région de l'Antiquité jusqu'à aujourd'hui. Gaza sera une ville des Pelishtim dans les récits de Shimshon (Shoftim 16) et un lieu d'oracle prophétique en Amos 1:6-7, Tsefanyah 2:4], et en direction de Sedom (Sedom / סְדֹם) [Sedom — ville qui sera détruite en Bereshit 18-19. Sa présence dans la liste des frontières de Kena'an ancre géographiquement ce qui viendra — la carte est posée avant le jugement], Amora (Amora / עֲמֹרָה) [deuxième grande ville de la plaine du Yarden, détruite avec Sedom. Le couple Sedom-Amorah deviendra dans tout le corpus prophétique la métaphore de la dysfonction cosmique totale : Yeshayahu 1:9-10, Amos 4:11, Yirmeyahu 49:18, Tsefanyah 2:9], Adma (Adma / אַדְמָה) [de adamah — villes de la plaine dont le Shem même porte la dimension terrestre. En Hoshea 11:8 : YHWH dit "Comment t'abandonnerais-je, Efrayim... comment te ferais-je comme Adma" — Adma reste dans le corpus comme symbole du jugement total que YHWH refuse d'exercer sur son peuple par compassion] et Tsevoim (Tsevoim / צְבֹיִם) [villes de la plaine du Yarden, anéanties avec Sedom. En Devarim 29:22, Adma et Tsevoim sont citées avec Sedom et Amorah comme exemples du renversement total — le mishpat de YHWH rendu visible dans la géographie] jusqu'à Lesha (Lesha / לָשַׁע) [localisation incertaine — peut-être Laïsh/Dan au septentrion, ou un site dans la plaine du Yarden. Lesha marque l'extrémité septentrionale du territoire de Kena'an, bouclant la frontière de Tsidon à Lesha].

Ce sont là les fils de Cham — selon leurs clans (mishpehotam / מִשְׁפְּחֹתָם), selon leurs langues (leshonotam / לְשֹׁנֹתָם), dans leurs terres (be'artsotam / בְּאַרְצֹתָם), dans leurs goyim (begoyeihem / בְּגוֹיֵהֶם).

Les fils de Shem

Et à Shem (Shem / שֵׁם) [la lignée de Shem porte la modalité de la révélation et du Shem de YHWHYHWH Elohim Shem (Bereshit 9:27 v.9 : la première identification explicite de YHWH avec une lignée particulière). C'est dans la descendance de Shem que le davar sera reçu, que les neviim parleront, que le Shem de YHWH sera invoqué et transmis. Shem porte son rôle fonctionnel dans son Shem même : il est la lignée du Nom. La table des nations tout entière est racontée depuis la perspective de cette ligne — elle s'élargit à toute l'humanité pour revenir à la lignée qui conduira à Avraham] aussi des fils furent engendrés — lui, le père de tous les fils d'Ever (Ever / עֵבֶר) [Ever — de avar (עָבַר) : traverser, passer d'un côté à l'autre. De son Shem descend le terme ivri — celui qui a traversé, celui qui vient de l'autre côté. Avraham sera appelé ha-ivri (l'Hébreu) en Bereshit 14. Ce verset pose la généalogie fonctionnelle de tout le peuple hébreu dans la lignée de Shem — Ever est le point de convergence entre la liste universelle des nations et l'histoire particulière qui s'ouvre avec Avraham], le frère de Yaphet l'aîné (ahi Yafet haggadol / אֲחִי יֶפֶת הַגָּדוֹל) [haggadol — grand, aîné. La construction hébraïque est structurellement ambiguë : haggadol peut qualifier Yaphet — "Shem, le frère de Yaphet-l'aîné" (Yaphet est l'aîné) — ou qualifier ahi — "Shem, le frère aîné de Yaphet" (Shem est l'aîné). Le listing systématique Shem-Cham-Yaphet dans tout Bereshit pourrait suggérer une primauté de Shem ; mais ce verset lui-même ne tranche pas. L'ordre de naissance des fils de Noach reste ouvert dans le texte — l'ambiguïté est dans la structure même de la phrase].

Les fils de Shem : Elam (Elam / עֵילָם) [l'Élam — empire antique à l'orient de Shin'ar, dans l'actuel Iran du midi-occident. Sa présence en tête de la liste de Shem souligne l'étendue orientale du monde sémitique. Dans le corpus prophétique, l'Élam porte une destinée double : instrument de guerre (Yeshayahu 21:2 — "monte, Élam") et objet d'une promesse unique de restauration — Yirmeyahu 49:34-39 contient l'oracle le plus complet sur Élam : dispersion puis rassemblement aux jours derniers, YHWH qui établit son trône à Suse. Fille de Shem, la puissance élamite porte en elle une destinée eschatologique], Assur (Assur / אַשּׁוּר) [Assur — déjà apparu en v.11 dans un contexte ambigu. Ici clairement fils de Shem : deux traditions sur l'origine d'Assur coexistent sans être harmonisées — la table des nations préserve les tensions sans les résoudre. Dans les Nevi'im, Assur est l'instrument du mishpat de YHWH contre Israël : Yeshayahu 10:5 — "Malheur à Assur, bâton de ma colère, verge de mon indignation". Assur accomplit le mishpat sans le savoir — avant d'être lui-même jugé (Yeshayahu 10:12). La puissance conquérante de Shem dans sa dimension impériale : non la révélation, mais la force qui exécute le mishpat dans l'histoire], Arpakhshad (Arpakhshad / אַרְפַּכְשַׁד) [ancêtre direct de la lignée qui conduira à Avraham — la ligne généalogique centrale de l'ONT passe par lui. Arpakhshad est le point de convergence de toute la table des nations : de lui descend Shelah → Ever → Peleg/Yoqtan, et depuis Ever naît la désignation ivri (Hébreu). La table des nations s'élargit à toute l'humanité pour revenir à ce maillon précis], Loud (Loud / לוּד) [à distinguer des Loudim fils de Mitsrayim (v.13) — deux peuples distincts dans des lignées différentes. Probablement les Lydiens d'Anatolie occidentale. En Yeshayahu 66:19, Loud est parmi les nations lointaines vers qui YHWH envoie des survivants pour proclamer sa kavod. En Yehezqel 27:10, "Perse, Loud et Put servaient dans ton armée" — la dimension militaire de Shem dans sa branche anatolienne] et Aram (Aram / אֲרָם) [Aram — les Araméens, dont la langue (l'araméen) deviendra à partir de l'époque assyrienne la lingua franca de tout le Proche-Orient, puis de l'empire perse. Des sections entières de Daniel et Ezra sont en araméen. La lignée linguistique de Shem s'étend au-delà de l'hébreu pour embrasser l'espace de communication de tout le monde proche-oriental. Laban, le beau-père de Yaakov, sera désigné aram — les liens entre les patriarches et les Araméens traversent tout le cycle d'Avraham-Yitshaq-Yaakov].

Et les fils d'Aram : Oust (Oust / עוּץ) [le pays d'Outs — c'est là qu'habite Iyov dans le livre qui porte son Shem : ish hayah be'erets Outs (un homme était dans le pays d'Outs). La souffrance de l'Ish juste face à Elohim s'enracine géographiquement dans la lignée d'Aram fils de Shem. Ce n'est pas un hasard : la question de Iyov est posée depuis l'intérieur du monde sémitique — depuis un territoire qui tient sa généalogie de Shem], Houl (Houl / חוּל) [de hul (חוּל) : tourbillonner, se tordre — peut-être une région montagneuse autour du Liban ou de l'Hermon, dont le paysage porte la résonance du verbe. Peu attesté hors de cette liste, mais sa présence maintient l'exhaustivité du déploiement d'Aram], Geter (Geter / גֶּתֶר) [localisation incertaine — peut-être en rapport avec Geth, une des grandes villes des Pelishtim, ou une région araméenne distincte. Sa mention dans la lignée d'Aram maintient la trace de sous-peuples dont les Shem ont survécu dans la liste sans que leur histoire particulière soit développée] et Mash (Mash / מַשׁ) [peut-être le mont Masius en Mésopotamie du septentrion, ou le massif montagneux araméen. En Divrei Hayamim alef 1:17, le Shem apparaît sous la forme Meshekh — à distinguer du Meshekh fils de Yaphet (v.2). Deux traditions géographiques portant le même Shem dans des lignées différentes].

Et Arpakhshad engendra Shelah (Shelah / שֶׁלַח) [de shalah (שָׁלַח) : envoyer, lancer — le même shalach que shaliach. Son Shem est un mouvement orienté vers : Shelah est le maillon de la transmission entre Arpakhshad et Ever, le chaînon qui conduit vers la désignation ivri. Il porte en son Shem la logique de l'envoi qui traversera tout le corpus], et Shelah engendra Ever (Ever / עֵבֶר) [Ever — de avar (עָבַר) : traverser. Le point de convergence de toute la table des nations : de lui sortira la désignation ivri (hébreu), Avraham sera ha-ivri (Bereshit 14). Sa mention comme "père de tous les fils d'Ever" en v.21 avant même la généalogie de Shem dit l'importance fonctionnelle de ce maillon — la table des nations est en réalité la généalogie qui mène à Ever].

Et à Ever furent engendrés deux fils : le Shem du premier était Peleg (Peleg / פֶּלֶג) [de palag (פָּלַג) : fendre en deux, diviser, creuser un canal. Son Shem anticipe l'événement : car en ses jours la Terre fut divisée. Le texte nomme avant de raconter — la division de Bereshit 11 est déjà inscrite dans ce Shem] — car en ses jours la Terre fut divisée (niflega ha'arets / נִפְלְגָה הָאָרֶץ) [palag — même racine que Peleg : le Shem nomme l'événement qui se produira dans sa génération. La division à Babel (Bereshit 11) est l'événement de référence. La Terre qui se divise, c'est l'humanité qui se fragmente en langues et en peuples distincts — le mouvement inverse de la berith qui unifie] — et le Shem de son frère était Yoqtan (Yoqtan / יָקְטָן) [de qatan (קָטָן) : petit, moindre, le cadet — mais de lui sortira une longue lignée de treize peuples qui occupent la péninsule arabique dans sa totalité. La table des nations ne juge pas par la taille — le "petit" Yoqtan engendre autant que son frère dont le Shem divise la Terre].

Et Yoqtan engendra Almodad (Almodad / אַלְמוֹדָד) [probablement de madad (מָדַד) : mesurer — "celui qui mesure" ou "Dieu est aimé/mesure". Peut-être un royaume de l'Arabie du Sud dont les inscriptions proto-arabes gardent des traces. Son Shem porte la dimension de la mesure et de l'évaluation — le regard qui ordonne l'espace], Shelef (Shelef / שָׁלֶף) [de shalaf (שָׁלַף) : tirer, extraire — comme tirer une épée de son fourreau. Probable région de l'Arabie du Sud dont la résonance guerrière est inscrite dans le Shem], Hatsarmavet (Hatsarmavet / חֲצַרְמָוֶת) [littéralement "cour de la mort" — Shem évocateur qui désigne un territoire de la péninsule arabique. L'actuel Hadramaout au Yémen — dont le Shem antique est préservé dans la toponymie moderne avec une fidélité remarquable. Un des rares cas où le Shem de la table des nations survit directement jusqu'à aujourd'hui] et Yerah (Yerah / יֶרַח) [de yerah (יֶרַח) : la lune, le mois lunaire. Shem astronomique porteur de la mesure du temps. Le calendrier lunaire est au fondement de tout le système liturgique hébreu — mo'ed, hodesh, les fêtes. La présence de Yerah dans la lignée de Yoqtan inscrit la temporalité lunaire dans la généalogie même de l'humanité sémitique méridionale].

Et Hadoram (Hadoram / הֲדוֹרָם) [de hadar (הָדָר) : splendeur, majesté — "la splendeur est élevée" ou "Hadad est élevé". Hadad est un dieu du panthéon sémitique (dieu de l'orage) — le Shem théophore indique un monde où les Shem divins s'inscrivent dans la lignée des peuples. Sa présence dans la liste de Yoqtan témoigne de la complexité religieuse de l'Arabie du Sud antique], Ousal (Ousal / אוּזָל) [probablement Sanaa — capitale actuelle du Yémen, dont le Shem antique Awzal est attesté dans les sources arabes médiévales. L'une des plus anciennes cités d'Arabie du Sud, carrefour commercial de la civilisation sabéenne] et Diqla (Diqla / דִּקְלָה) [de daqal (דֶּקֶל) : le palmier-dattier. Shem végétal de la péninsule arabique — l'arbre qui nourrit dans le désert, symbole de fécondité et de vie dans l'aridité. La palmeraie comme espace de vie et de civilisation au cœur des régions sèches].

Oval (Oval / עֹבָל) [variante possible de Ebal (Eval) — montagne et peuples. Peu attesté hors de cette liste ; sa mention maintient l'exhaustivité de la cartographie des fils de Yoqtan dans la péninsule arabique], Avima'el (Avima'el / אֲבִימָאֵל) [de avi (mon père) et El (Elohim) : "mon père est Elohim". Le seul Shem explicitement théophore relatif à Elohim dans la liste de Yoqtan. Dans la lignée de Shem, même les descendants les plus lointains de la péninsule arabique portent parfois la mémoire de la relation avec Elohim dans leur Shem — le programme de YHWH Elohim Shem (Bereshit 9:9) se déploie jusqu'aux extrémités de la lignée], Sheva (Sheva / שְׁבָא) [second Sheva dans la liste — le premier était fils de Ra'ama/Cham (v.7). La répétition n'est pas une erreur : différentes communautés tribales peuvent porter des Shem proches selon des traditions distinctes. Les deux Sheva — l'un de Cham/Koush, l'autre de Shem/Yoqtan — reflètent la complexité des relations entre peuples arabes anciens dont les traditions généalogiques se chevauchent. La Reine de Sheva dans Melakhim alef 10 appartient-elle à l'un ou à l'autre ? Le texte ne précise pas].

Et Ofir (Ofir / אוֹפִיר) [Ophir — le pays de l'or de légende, vers lequel Shelomo enverra ses flottes dans Melakhim alef 9:28 et 10:11. L'or d'Ofir est l'or du Temple — la richesse la plus pure qui revient orner la Maison de YHWH. La lignée de Shem/Yoqtan contribue par ses richesses à la construction du Bayit : ce que Shem a reçu comme modalité de révélation, les fils de Yoqtan le soutiennent par leurs richesses terrestres], Havila (Havila / חֲוִילָה) [troisième occurrence de ce Shem dans Bereshit 10 — après Havila fils de Koush/Cham (v.7) et la Havila de Bereshit 2:11-12. La triple présence de ce Shem dans des lignées différentes n'est pas une erreur : elle reflète les traditions géographiques complexes de l'Arabie antique où différentes communautés pouvaient porter des Shem proches. La Havila comme espace de richesse et de fécondité traverse les lignées] et Yovav (Yovav / יוֹבָב) [de yavav (יָבַב) : crier, appeler. Certains Sages ont proposé d'identifier Yovav avec Iyov lui-même — fils de Shem/Yoqtan, habitant le pays d'Outs fils d'Aram (v.23). Si cette identification est juste, la question de la souffrance juste posée par Iyov s'enracine dans la lignée de Shem même — le questionnement le plus radical de l'ontologie hébraïque viendrait de l'intérieur de la lignée de la révélation. Le texte ne le confirme pas — l'ambiguïté est fonctionnelle et précieuse]. Tous ceux-là étaient les fils de Yoqtan.

Et leur établissement (moshavam / מוֹשָׁבָם) [moshav — le lieu de séjour établi, la demeure fonctionnelle dans un territoire. Même racine que yashav : s'asseoir, s'établir, habiter. Le moshav dit l'ancrage géographique permanent — non le passage de Yaphet mais la demeure de Shem dans ses expressions méridionales] allait de Mesha (Mesha / מֵשָׁא) en direction de Sefar (Sefar / סְפָרָה) [Sefar — probablement un port de l'Arabie du Sud (l'actuel Zafar/Dhofar à Oman). Har haqedem — la montagne de l'Orient : les fils de Yoqtan occupent la limite orientale du monde sémitique. Au-delà s'ouvrent des terres que la table des nations ne nomme pas — l'horizon toujours plus loin de l'expansion de l'humanité depuis les trois fils de Noach], la montagne de l'Orient (har haqedem / הַר הַקֶּדֶם) [haqedem — le côté du soleil levant, l'Orient. Les fils de Yoqtan occupent le flanc oriental de la péninsule arabique — les terres qui s'étendent vers le golfe Persique et l'océan Indien. L'extrémité orientale de Shem, symétrique de l'extrémité occidentale de Yaphet (Tarshish) : la table des nations embrasse le monde habitable dans sa totalité].

Ce sont là les fils de Shem — selon leurs clans (mishpehotam / מִשְׁפְּחֹתָם), selon leurs langues (leshonotam / לְשֹׁנֹתָם), dans leurs terres (be'artsotam / בְּאַרְצֹתָם), dans leurs goyim (begoyeihem / בְּגוֹיֵהֶם).

Le bilan des goyim

Ce sont là les clans (mishpehot / מִשְׁפְּחֹת) des fils de Noach — selon leurs engendrements (toledotam / תּוֹלְדֹתָם), dans leurs goyim (begoyeihem / בְּגוֹיֵהֶם). Et de ces-là se dispersèrent (nifredou / נִפְרְדוּ) les goyim dans la Terre après le mabbul (mabbul / מַבּוּל) [le texte boucle sur lui-même : ouvert en v.1 avec le mabbul, clos en v.32 avec le même mabbul. Le mabbul est le zéro historique — toute l'humanité issue de ces trois fils. Et le mouvement de dispersion, amorcé en v.5 pour Yaphet et en v.18 pour les Kena'ani, se généralise ici à l'ensemble des goyim. Ce mouvement sera brusquement interrompu et puis relancé par la construction de la tour de Bavel en Bereshit 11 : le chapitre des nations pose la carte que le chapitre suivant va refermer sur elle-même. La dispersion organique des goyim depuis les trois fils de Noach — chacun portant sa modalité, chacun occupant son espace — est le tableau de l'humanité que la berith d'Avraham va commencer à reconfigurer depuis l'intérieur].