La Bible ONT — מקרא הקדם

Chapitre 14

Bereshit 14:1-24

Traduction en cours

Bereshit 14

La coalition des rois

Et il advint aux jours de ʾAmrafel (ʾAmrafel / אַמְרָפֶל) [ʾAmrafel — roi de Shinʿar. Certaines traditions l'identifient à Hammourabi de Babylone, mais le texte lui-même ne fait pas cette identification — son nom reste énigmatique dans les sources extérieures] roi de Shinʿar, de ʾAryokh (ʾAryokh / אַרְיוֹךְ) [ʾAryokh — roi d'Ellasar (ʾEllasar / אֶלָּסָר) : cité-état de la région de Shinʿar, non localisée avec certitude dans les sources extérieures] roi d'Ellasar, de Kedorlaomer (Kedorlaomer / כְּדָרְלָעֹמֶר) [Kedorlaomer — roi d'Elam (ʿElam / עֵילָם) : le puissant empire à l'orient de Shinʿar, dans l'actuel Iran du midi. Kedorlaomer est le roi dominant de cette coalition — c'est à lui que les cinq rois étaient soumis depuis douze ans] roi d'Elam — et de Tidʿal (Tidʿal / תִּדְעָל) [Tidʿal — roi des Goyyim (Goyyim / גּוֹיִם) : "des peuples, des nations". Titre qui désigne un chef de coalition de peuples mêlés sans territoire fixe unifié] roi des Goyyim —

qu'ils firent la guerre à Beraʿ (Beraʿ / בֶּרַע) [Beraʿ — roi de Sedom. De raʿ (dysfonction structurelle) : son Shem porte la marque du raʿ déjà posé sur Sedom en Genèse 13:13] roi de Sedom, à Birshaʿ (Birshaʿ / בִּרְשַׁע) [Birshaʿ — roi d'Amorah. De rasha (impiété, hors de l'ordre) : même logique onomastique que Beraʿ — les deux noms portent la dysfonction dans leur structure même] roi d'Amorah, à Shinav (Shinav / שִׁנְאָב) [Shinav — roi d'Adma (ʾAdmah / אַדְמָה), ville de la plaine du Yarden déjà mentionnée dans les frontières de Kenaʿan en Bereshit 10 et dans la vision de Lot en Bereshit 13] roi d'Adma, à Shemever (Shemever / שֶׁמְאֵבֶר) [Shemever — roi de Tsevoyim (Tsevoyim / צְבֹיִם), autre ville de la plaine, voisine d'Adma dans la liste des cités de la plaine] roi de Tsevoyim — et au roi de Belaʿ (Belaʿ / בֶּלַע) [Belaʿ — de bala : engloutir, avaler. Ville aussi connue sous le nom de Tsoʿar — la "petite" ville du regard de Lot en Genèse 13:10] — c'est Tsoʿar.

Tous ceux-là se joignirent dans la vallée de Siddim (ʿemeq haSiddim / עֵמֶק הַשִּׂדִּים) [emeq haSiddim — la dépression de Siddim. Au temps d'ʾAvram, c'était une plaine fertile irriguée — le texte l'identifie avec la mer de Sel (la mer Morte actuelle), signalant une transformation géographique survenue après la destruction de Sedom] — c'est la mer de Sel (yam chaMelah / יָם הַמֶּלַח).

Douze ans ils servirent (ʿavadu / עָבְדוּ) [avadu — ils servirent. Avad : le service du vassal envers son suzerain — ces cinq rois étaient sous la domination de Kedorlaomer depuis douze ans] Kedorlaomer — et la treizième année ils se rebellèrent (maradou / מָרָדוּ) [maradou — ils se rebellèrent. Marad : le terme technique de la rupture vassalique. La rébellion de la treizième année déclenche la campagne punitive des quatre rois].

Et la quatorzième année vint Kedorlaomer et les rois qui étaient avec lui — et ils frappèrent les Refaim (Refaim / רְפָאִים) [Refaim — peuple ancien des régions orientales du Yarden. De rafa : les ombres, les morts — ou terme pour une race de stature redoutable. Leur présence évoque les Nefilim de Bereshit 6 — un vestige des peuples d'avant l'ordre actuel des nations] à ʿAshterot-Qarnayim (Ashterot-Qarnayim / עַשְׁתְּרֹת קַרְנַיִם) [ʿAshterot-Qarnayim — ville de Transjordanie septentrionale. Ashterot : forme plurielle d'Ashtaroth, déesse phénicienne — le nom de la ville porte l'horizon cultuel cananéen], les Zouzim (Zouzim / זוּזִים) [Zouzim — peuple ancien de Transjordanie, probablement les mêmes que les Zamzummim de Deutéronome 2:20] à Ham (Ham / הָם) [Ham — un site de Transjordanie que rien, ni dans le corpus ni au dehors, ne permet de situer avec certitude. La campagne traverse ici quatre peuples en deux versets, et le récit ne s'arrête devant aucun : il énumère des noms comme on relève un itinéraire après coup, sans dire ce qu'il y avait là], les ʾEmim (ʾEmim / אֵימִים) [ʾEmim — de emah : terreur. "Les terribles". Peuple d'une stature redoutable habitant la plaine de Moav selon Deutéronome 2:10-11 — les anciens peuples géants que les nations successives ont déplacés] à Shaveh-Qiryatayim (Shaveh-Qiryatayim / שָׁוֵה קִרְיָתַיִם) [Shaveh-Qiryatayim — "la plaine des deux villes". Région de Transjordanie méridionale] —

et les Horiens (Chorim / הַחֹרִים) [Chorim — de chor (caverne) : les habitants des cavernes, peuple pré-édomite de la montagne de Seir. Ils seront déplacés par les fils d'Esav selon Deutéronome 2:12] dans leur montagne de Seir (har Seir / הַר-שֵׂעִיר) [har Seir — le massif montagneux au midi de la mer de Sel, territoire qui deviendra Edom. Première occurrence dans l'ONT] jusqu'à ʾEl-Paran (El-Paran / אֵיל פָּארָן) [ʾEl-Paran — aux abords du désert de Paran (Paran / פָּארָן) : le grand désert entre Kenaʿan et le Sinaï. Première occurrence — ce désert sera le lieu de l'errance de Hagar (Bereshit 21) et du séjour d'Israël dans Bemidbar] qui est au bord du désert.

Puis ils revinrent et arrivèrent à ʿEn-Mishpat (En-Mishpat / עֵין מִשְׁפָּט) [ʿEn-Mishpat — "la source du jugement". Identifiée avec Qadesh (Qadesh / קָדֵשׁ) : "la sacrée". Oasis au midi de Kenaʿan, carrefour majeur du désert, qui deviendra lieu de campement d'Israël dans Bemidbar. Première occurrence dans l'ONT] — c'est Qadesh — et ils frappèrent tout le champ des Amaleqites (ʿAmaleqim / עֲמָלֵקִים) [ʿAmaleqim — les Amalécites : peuple du désert méridional entre Kenaʿan et Mitsrayim. Leur désignation ici est anachronique — ils prendront ce nom de leur ancêtre Amaleq, petit-fils d'Esav, non encore né. Le texte projette le nom connu du lecteur sur une réalité ancienne] — et aussi les Amorites (Emori / הָאֱמֹרִי) [Emori — les Amorites : peuple kenaʿani de l'intérieur des terres. ʾAvram lui-même est allié à trois Amorites (v.13) — le même peuple se retrouve parmi les frappés et parmi les alliés d'ʾAvram, signe de la complexité des relations inter-peuples de Kenaʿan] qui habitaient à Chatsatson-Tamar (Chatsatson-Tamar / חַצְצֹן תָּמָר) [Chatsatson-Tamar — "le fendage du palmier". Identifiée avec En-Guedi, oasis à l'occident de la mer de Sel].

Et sortirent le roi de Sedom, le roi d'Amorah, le roi d'Adma, le roi de Tsevoyim et le roi de Belaʿ — c'est Tsoʿar — et ils s'alignèrent pour la bataille (vayaʿarkhu / וַיַּעַרְכוּ) [vayaʿarkhu — de ʿarakh (עָרַךְ) : ranger en ordre, disposer chaque chose à la place qui lui revient. Ce n'est pas le verbe de la ruée ni de l'assaut : c'est celui du bois qu'on dispose sur l'autel, et l'ONT le retrouvera sous la main d'ʾAvraham en *Genèse* 22:9. Cinq rois rangent donc leurs hommes avec soin, ligne par ligne — dans une vallée dont le verset suivant dira qu'elle est criblée de puits] dans la vallée de Siddim,

contre Kedorlaomer roi d'Elam, Tidʿal roi des Goyyim, ʾAmrafel roi de Shinʿar et ʾAryokh roi d'Ellasar — quatre rois contre cinq.

La chute de Sedom et la capture de Lot

Et la vallée de Siddim était pleine, puits sur puits, de bitume (beʾerot beʾerot chemar / בֶּארֹת בֶּארֹת חֵמָר) [beʾerot beʾerot — répétition intensive hébraïque : puits sur puits. Chemar : l'asphalte naturel, le goudron. Les gisements de bitume du bassin de la mer de Sel sont attestés dans l'Antiquité — le terrain lui-même est un piège pour les fuyards] — et les rois de Sedom et d'Amorah s'enfuirent et y tombèrent (vayipelu-shammah / וַיִּפְּלוּ-שָׁמָּה) [vayipelu shammah — ils tombèrent là. Dans les puits de bitume de leur propre vallée : la défaite se referme sur eux dans le sol même de leur territoire] — et les rescapés (hanishʾarim / הַנִּשְׁאָרִים) [hanishʾarim — niphal de shaʾar (שָׁאַר) : non pas « ceux qui ont survécu », qui leur prêterait un exploit, mais ceux qui ont été laissés. Le niphal est la forme du subi : ils ne se sont pas sauvés, ils restent. C'est le mot même qui disait Noach après le mabbul — vayishaʾer ʾakh Noach, « et il ne fut laissé que Noach » (*Genèse* 7:23) —, et c'est la racine dont sortira la sheʾerit, le reste que les neviʾim compteront après chaque désastre] fuyèrent (nasu / נָּסוּ) [nasu — de nus (נוּס) : fuir. Le verset emploie deux fois le même verbe et lui donne deux fins. Les rois de Sedom et d'Amorah fuient — et tombent dans les puits de leur propre vallée. Ceux qui ont été laissés fuient — et atteignent la montagne. Fuir ne sauve personne ; fuir vers quelque chose, oui — et le sol qu'ils ont sous les pieds décide de laquelle des deux fuites ils font] vers la montagne.

Et ils prirent tous les biens (rekhush / רְכֻשׁ) [rekhush — de rakhash (רָכַשׁ) : amasser, acquérir. Ce qui se déplace avec celui qui le possède — troupeaux, tentes, jarres, métal. Le mot d'un monde où la richesse n'est pas un champ mais une charge qu'on peut charger, et c'est pourquoi une défaite la fait entièrement changer de main. C'est le même rekhush qu'ʾAvram ramènera au v.16 : rien ne s'est perdu, tout a voyagé deux fois] de Sedom et d'Amorah et tous leurs vivres (ʾokhel / אֹכֶל) [ʾokhel — de ʾakhal (אָכַל) : manger. Non pas des provisions au sens d'un stock comptable — ce qui se mange, le grain et l'huile qui restaient dans les jarres. Prendre le rekhush appauvrit une cité ; prendre son ʾokhel décide de qui passera la saison. Les quatre rois ne pillent pas seulement des biens : ils emportent l'année qui vient] — et ils s'en allèrent.

Et ils prirent Lot — fils du frère d'ʾAvram — et ses biens, et s'en allèrent. Et il habitait (yoshev / יֹשֵׁב) [yoshev — participe de yashav (יָשַׁב) : être assis, s'établir, demeurer. Le mot tombe en fin de verset comme la réponse à la question qu'on n'a pas posée : si Lot a été pris, c'est qu'il était là. Et il faut le lire contre *Genèse* 13:12, où il dressait ses tentes jusqu'à Sedom — aux abords, non dedans. Entre les deux chapitres, la tente est entrée dans la ville, et le texte ne raconte pas ce déplacement, il le constate. C'est aussi le verbe qui fixait ʾAvram dans le pays de Kenaʿan au même verset 13:12 : les deux hommes se sont assis, et pas au même endroit] à Sedom.

Avram délivre Lot

Et vint le survivant (hapalît / הַפָּלִיט) [hapalît — le fuyard, l'échappé. De palat : s'échapper, se sauver. Un seul survivant parvient à ʾAvram] et il dit à ʾAvram l'Ivri (ʾAvram ha-ivri / אַבְרָם הָעִבְרִי) [ha-ivri — l'Hébreu. Première occurrence de ce terme dans tout l'ONT. Double étymologie dans le texte : de avar (traverser) — celui qui a traversé, peut-être l'Euphrate ; ET de Ever (ʿEver / עֵבֶר), l'ancêtre nommé en Genèse 10:21-24 dont descend la lignée d'ʾAvram. Le texte ne tranche pas entre les deux lectures — l'ambiguïté est dans la structure même du mot] — or il demeurait aux chênes de Mamreʾ (ʾelonei Mamreʾ / אֵלֹנֵי מַמְרֵא) [Mamreʾ (Mamreʾ / מַמְרֵא) — de mara : être robuste, vigoureux. Amorite de Chevron, allié d'ʾAvram. Les chênes qui portent son Shem sont déjà mentionnés en Genèse 13:18 comme lieu d'ancrage d'ʾAvram à Chevron] l'Amorite (ha-Emori / הָאֱמֹרִי), frère d'Eshkol (ʾEshkol / אֶשְׁכֹּל) [ʾEshkol — de eshkol : grappe de raisin. Nom pastoral — allié amorite d'ʾAvram] et frère d'Aner (ʿAner / עָנֵר) [ʿAner — troisième frère amorite, allié d'ʾAvram à Chevron] — et ils étaient maîtres-de-l'alliance (baʿalei berit / בַּעֲלֵי בְרִית) [baʿalei berit ʾAvram — les maîtres de l'alliance d'ʾAvram. Baʿal + berit : ceux qui sont seigneurs d'un traité formel avec ʾAvram. Structure d'alliance inter-peuples — ʾAvram n'est pas isolé : il est inscrit dans un réseau de berith avec ces trois Amorites de Chevron] d'ʾAvram.

Et ʾAvram entendit que son frère (ʾachiv / אָחִיו) [achiv — son frère. Ahi appliqué au neveu — la terminologie de la fraternité englobe les liens élargis de la maisonnée, comme en Genèse 13:8] avait été capturé (nishbah / נִשְׁבָּה) [nishbah — capturé, emmené en captivité. De shavah : prendre en captivité. Le même terme qui donnera shevut (captivité) dans les textes prophétiques] — et il mobilisa (vayareq / וַיָּרֶק) [vayareq — il vida, il tira dehors. De riq : vider. Le terme dit l'acte de tirer ses hommes de leur logement comme on tire une épée de son fourreau — une mobilisation totale et rapide] ses hommes d'armes entraînés (chanikh / חֲנִיכָיו) [chanikh — ses initiés, ses hommes d'armes formés. De hanakh : initier, former, dédier. Même racine que Hanukkah (la dédicace du Temple). Ces 318 hommes "nés dans sa maison" sont des guerriers dédiés — non pas une armée professionnelle mais des hommes formés dans la maisonnée d'ʾAvram], nés dans sa maison — trois cent dix-huit — et il poursuivit jusqu'à Dan (Dan / דָּן) [Dan — ville au septentrion de Kenaʿan. Le nom Dan est anachronique ici : la ville s'appelait Laïsh à cette époque et ne prendra le nom de Dan qu'après la conquête par la tribu de Dan (Shoftim 18). Le texte utilise le nom connu du lecteur pour l'orienter géographiquement].

Et il se divisa contre eux de nuit (vayekhaleq ʿalehem laïlah / וַיֵּחָלֵק עֲלֵיהֶם לַיְלָה) [vayekhaleq — il se divisa, il répartit ses forces. Tactique militaire nocturne : l'attaque de nuit par division des forces surprend un ennemi en retraite], lui et ses serviteurs — et il les frappa et les poursuivit jusqu'à Chovah (Chovah / חוֹבָה) [Chovah — de havah : ruine, désastre. Lieu au septentrion de Dammeseq — son Shem dit peut-être ce que les ennemis y ont trouvé] qui est au septentrion de Dammeseq (Dammeseq / דַּמָּשֶׂק) [Dammeseq — Damas. Grande cité de Syrie au septentrion de Kenaʿan, carrefour commercial majeur de l'Antiquité. Première occurrence dans l'ONT — elle marquera la limite septentrionale de la poursuite d'ʾAvram].

Et il ramena tous les biens — et aussi Lot son frère et ses biens il ramena — et les nashim et le peuple (haʿam / הָעָם) [haʿam — le peuple, la population. ʾAvram ramène non seulement les biens matériels mais les Nefesh elles-mêmes — la totalité de ce qui avait été pris].

Malki-tsedeq et le roi de Sedom

Et le roi de Sedom sortit à sa rencontre (liqrato / לִקְרָאתוֹ) [liqrato — à sa rencontre. Sortie protocolaire du roi vers le conquérant victorieux — geste de reconnaissance et d'ouverture de négociation] après son retour de frapper Kedorlaomer et les rois qui étaient avec lui — à la vallée de Shaveh (ʿemeq Shaveh / עֵמֶק שָׁוֵה) — c'est la vallée du Roi (ʿemeq haMelekh / עֵמֶק הַמֶּלֶךְ) [emeq Shaveh / emeq haMelekh — "la vallée plane" ou "la vallée du Roi". Lieu identifié dans les traditions ultérieures à la vallée du Cédron, aux abords de Yerushalaim. Première occurrence].

Et Malki-tsedeq (Malki-tsedeq / מַלְכִּי-צֶדֶק) [Malki-tsedeq — "mon roi est le tsedeq". Tsedeq (צֶדֶק) : l'ordre juste cosmique, la conformité fonctionnelle au bon fonctionnement de la réalité — le tsedeq royal désigne le maintien de l'ordre cosmique par le roi qui gouverne. Son Shem dit sa fonction : un roi dont l'autorité est fondée dans le bon ordre. Premier emploi de tsedeq dans l'ONT. — Il est remarquable que Malki-tsedeq soit le seul personnage majeur de tout Bereshit à apparaître sans généalogie (toledot), sans père, sans ancêtres, sans descendance. Dans un livre structuré autour des toledot — les engendrements qui tracent les lignées et les fonctions —, cette absence n'est pas un oubli : elle dit que Malki-tsedeq n'existe pas par sa lignée mais par sa fonction seule. Il surgit dans le récit, accomplit son geste de bénédiction, et disparaît — sans passé ni avenir narratifs. Son existence dans le texte est entièrement fonctionnelle. — Dans l'idéologie royale proche-orientale, le roi est le garant du tsedeq : il maintient l'ordre cosmique qui permet à la cité de fonctionner — les récoltes, la justice, la protection. Malki-tsedeq cumule en une seule personne les deux fonctions normalement distinctes : melekh (roi) et kohen (prêtre). Ce cumul dit que l'autorité de Shalem est d'une nature intégrale — le politique et le sacré ne sont pas dissociés. — La réaction d'ʾAvram est capitale : il accepte la bénédiction de Malki-tsedeq et lui donne la dîme. Dans la logique fonctionnelle hébraïque, recevoir une dotation (barakh) d'un autre, c'est reconnaître sa kavod. Donner la dîme, c'est reconnaître une autorité. ʾAvram, l'homme de YHWH, reconnaît la kavod de ce roi-prêtre de Shalem — et identifiera son ʾEl ʿElyon à YHWH au v.22] roi de Shalem (Shalem / שָׁלֵם) [Shalem — de shalom : l'entier, ce à quoi rien ne manque. Identifiée dans les traditions ultérieures à Yerushalaim (Psaumes 76:3), mais le texte lui-même ne fait pas cette identification — l'ambiguïté est maintenue] fit sortir du pain (lechem / לֶחֶם) et du vin (yayin / יָיִן) [lechem ve-yayin — pain et vin : geste d'hospitalité royale envers le conquérant victorieux. Le texte ne commente pas davantage — le silence narratif est maintenu] — et il était kohen (kohen / כֹּהֵן) [kohen — intraduisible. Non pas "prêtre" au sens romain/catholique — catégorie anachronique qui réduit le terme à la seule fonction sacrificielle. Le kohen hébreu est l'intermédiaire fonctionnel : celui qui maintient l'interface entre le domaine humain et le domaine divin, qui tient les deux côtés ouverts l'un à l'autre. Premier emploi du terme dans l'ONT. Malki-tsedeq cumule les deux fonctions : melekh (roi, garant de l'ordre cosmique) et kohen (intermédiaire entre les deux domaines) — cumul institutionnel rare mais attesté dans le Proche-Orient ancien. Sa fonction de kohen le rend apte à bénir et à recevoir la dîme] de ʾEl ʿElyon (ʾEl ʿElyon / אֵל עֶלְיוֹן) [ʾEl ʿElyon — "ʾEl le Souverain élevé". Elyon de alah (עָלָה) : monter, s'élever. Premier emploi de ce nom divin dans tout l'ONT. Intraduisible — même traitement qu'ʾElohim et YHWH. Dans les cosmologies proche-orientales voisines, Elyon est le titre du dieu suprême au sommet du panthéon. Malki-tsedeq, prêtre non-israélite de Shalem, emploie ce nom — et ʾAvram l'identifiera à YHWH au v.22].

Et il le dota (vayevarekhehu / וַיְבָרְכֵהוּ) [vayevarekhehu — piel de barakh (בָּרַךְ), la forme intensive : l'acte porte sur son objet et le change. L'ONT rend barakh par « doter » et jamais par « bénir » (§3.1) — il ne s'agit pas d'un souhait formé au-dessus de quelqu'un, mais de la transmission d'une capacité qui n'y était pas. Et le verset change de forme en changeant de destinataire : ici le piel actif, Malki-tsedeq dotant ʾAvram ; puis barukh (בָּרוּךְ), le participe passif — « doté soit » —, qui se dira d'ʾAvram au v.19 comme de ʾEl ʿElyon au v.20] et dit : « Doté soit ʾAvram de ʾEl ʿElyon (ʾEl ʿElyon / אֵל עֶלְיוֹן), fondateur et maître des shamayim et de l'ʾeretz (qoneh shamayim vaʾarets / קֹנֵה שָׁמַיִם וָאָרֶץ) [qoneh shamayim vaʾarets — fondateur et maître des shamayim et de l'ʾeretz. Qanah (קָנָה) : double dimension inséparable — créer/fonder ET acquérir/posséder. Formule du dieu suprême dans les textes proche-orientaux anciens : le dieu qui a fondé le cosmos en est le souverain permanent. ʾEl ʿElyon est à la fois créateur et possesseur de l'espace cosmique dans sa totalité].

Et doté soit ʾEl ʿElyon qui a livré tes ennemis dans ta main (migen tsarekha beyadekha / מִגֵּן צָרֶיךָ בְּיָדֶךָ) [migen — de magen (bouclier) : ʾEl ʿElyon a "bouclayé" tes ennemis, les a livrés sous ta protection. L'image est celle du bouclier qui bascule — le bouclier d'ʾAvram s'est retourné contre ses ennemis] » — et il lui donna la dîme (maʿaser / מַעֲשֵׂר) [maʿaser — la dîme, le dixième. De eser (dix) : le dixième prélevé comme reconnaissance d'une autorité souveraine. Premier emploi dans l'ONT. Le sujet est grammaticalement ambigu : "il lui donna" (vayiten lo maʿaser mikol) — est-ce ʾAvram qui donne la dîme à Malki-tsedeq (lecture traditionnelle et la plus probable dans le contexte), ou Malki-tsedeq qui remet une part à ʾAvram ? L'hébreu laisse les deux lectures disponibles — l'ONT ne tranche pas] de tout.

Et le roi de Sedom formula à ʾAvram : « Donne-moi les Nefesh (hanefesh / הַנֶּפֶשׁ) [hanefesh — les Nefesh, les personnes vivantes. Le roi de Sedom réclame ses habitants — il renonce aux biens matériels mais exige les Nefesh. Sans ses habitants, la cité n'existe pas fonctionnellement] — et les biens prends pour toi. »

Et ʾAvram formula au roi de Sedom : « Je lève ma main (haraimoti yadi / הֲרִימֹתִי יָדִי) [haraimoti yadi — je lève ma main. Geste du serment solennel — lever la main vers le ciel engage l'être entier devant la présence divine. La formule du serment dans le monde hébreu antique] vers YHWH ʾEl ʿElyon (YHWH ʾEl ʿElyon / יְהוָה אֵל עֶלְיוֹן) [YHWH ʾEl ʿElyon — ʾAvram combine les deux noms : YHWH, le Dieu de son alliance personnelle, ET ʾEl ʿElyon, le titre qu'employait Malki-tsedeq. La combinaison dit qu'ʾAvram reconnaît le même Dieu sous les deux noms : ce que le prêtre de Shalem appelle ʾEl ʿElyon, ʾAvram l'identifie à YHWH. Ce geste théologique est le moment le plus dense du chapitre — la rencontre des deux horizons de nommage du même Dieu], fondateur et maître des shamayim et de l'ʾeretz —

si je prenais (im... eqqah / אִם... אֶקַּח) [serment négatif hébraïque à protase sans apodose : "si je prends..." — la malédiction reste sous-entendue. L'ellipse renforce la solennité : ce qui n'est pas dit pèse plus que ce qui l'est] un fil (chut / חוּט) ou une courroie de sandale (seroukh-naʿal / שְׂרוֹךְ-נַעַל) [chut / seroukh-naʿal — le fil et la courroie de sandale : les deux objets les plus infimes de la vie quotidienne. Mérisme par les extrêmes : ni la plus petite ni la plus grande chose de ce qui t'appartient] ou rien de ce qui t'appartient — et tu ne diras pas [velo tomar — un waw, la négation lo, et le même inaccompli que eqqah : une coordination nue. L'hébreu possède la particule de la visée — pen (פֶּן), que l'ONT rend « de peur que » en *Genèse* 3:3 et 11:4 — et il ne la pose pas ici. Il aligne deux faits, le serment et la parole qui ne se dira pas, sans dire lequel motive l'autre. Le texte ne tranche pas] : "C'est moi qui ai enrichi ʾAvram" (heʿesharte / הֶעֱשַׁרְתִּי) [heʿesharte — je t'ai enrichi. De osher (richesse) : ʾAvram refuse que sa kavod soit interprétée comme une dette envers Sedom. Sa kavod vient de YHWH — non du roi de la cité dysfonctionnelle].

Rien pour moi — sinon ce qu'ont mangé les jeunes hommes (haneʿarim / הַנְּעָרִים) [haneʿarim — les jeunes gens, les combattants de la troupe. Naʿar : le jeune homme en état de service] — et la part (cheleq / חֵלֶק) [cheleq — de la racine חלק : partager, diviser. C'est celle du v.15, où ʾAvram se divisait contre l'ennemi dans la nuit : ce qui a servi à vaincre sert maintenant à répartir. Et le mot ne dit pas une récompense qu'on accorde — il dit un morceau qui revient. Une part n'est pas donnée, elle est prélevée sur un tout auquel on avait droit] des ʾish (haʾanashim / הָאֲנָשִׁים) [ʾanashim — pluriel d'ʾish, et donc intraduisible comme lui : toute forme dérivée d'un intraduisible l'est aussi (§2.5). ʾAvram vient de refuser pour lui-même jusqu'au fil et à la courroie ; il ne refuse pas pour eux. Le serment qu'il a prononcé ne lie que la bouche qui l'a dit — ces trois Amorites de Chevron n'ont juré de rien, et ce qui leur est dû ne se retire pas au nom de la kavod d'un autre] qui sont allés avec moi : ʿAner, ʾEshkol et Mamreʾ — eux prendront leur part. »