La Bible ONT — מקרא הקדם

Intraduisible

ʾEl

אֵל

ʾEl

Formes : ʾEl, ʾEl ʿElyon, ʾEl Roï, ʾEl Shaddai

Prononciation

EL — une syllabe.

Le mot que tout le monde disait

Vous voyagez d'Ougarit à Babylone, et partout on vous parle du dieu d'en haut. Les langues changent, la syllabe non : (ʾEl / אֵל). Deux lettres, un souffle. C'est le mot le plus court et le plus partagé du Levant.

Il ne désigne pas une personnalité mais une place : celui qui est au sommet de l'ordre, celui dont tout dépend et qui ne dépend de rien. À Ougarit, El siège au conseil des dieux et c'est lui qui décide ; les autres exécutent. La fonction est claire avant même qu'on demande qui l'occupe.

Et c'est pour ça que le français « Dieu » ne peut pas le rendre. Notre mot arrive chargé de dix-sept siècles de théologie — il vient avec un dogme, une majuscule, une histoire. El n'apporte rien de tout ça. Il nomme un rang, et laisse entière la question de savoir qui le tient.

Pourquoi le corpus garde un mot que les voisins emploient

C'est le point le plus contre-intuitif, et il faut s'y arrêter.

On s'attendrait à ce qu'un texte qui refuse les dieux des nations refuse aussi leur vocabulaire. Il fait l'inverse : il garde le mot et lui dispute son occupant.

Regardez *Bereshit* 14. Malki-tsedeq, roi de Shalem, sort à la rencontre d'ʾAvram et le bénit par ʾEl ʿElyon, fondateur des Cieux et de la Terre. C'est un roi kenaʿani qui parle, dans les mots de son propre culte. Et ʾAvram répond en levant la main : j'ai levé la main vers YHWH, ʾEl ʿElyon, fondateur des Cieux et de la Terre.

Il ne corrige pas le vocabulaire du roi. Il ajoute un nom devant. L'échange n'a de sens que parce que les deux hommes emploient le même mot — l'un désigne la place, l'autre dit qui l'occupe.

Un texte qui aurait forgé son propre terme n'aurait rien pu faire de cette scène.

Elohim, et pourquoi ce n'est pas la même chose

ʾElohim est un pluriel. El est le singulier derrière.

Le corpus emploie ʾElohim avec un accord au singulier — un pluriel grammatical pour un sujet unique, ce qui n'a d'équivalent nulle part en français. Et il emploie El quand il veut la forme nue : dans les Shemot, dans les titres composés, dans la bouche de qui vient du dehors.

Ce n'est pas une variation de style. ʾElohim dit celui qui ordonne le cosmos ; El dit celui qui est en haut. Les deux se recouvrent largement, et le texte ne les explique jamais — il les emploie, et laisse le lecteur voir que le premier fait quelque chose quand le second occupe une place.

Là où il vit vraiment : dans les noms

C'est dans les Shemot qu'El est le plus présent, et de loin. Un nom théophore est une phrase courte dont il est le sujet ou l'objet :

Mikhaʾel — qui est comme ʾEl ? Une question, pas une affirmation, et elle attend qu'on réponde « personne ». Rafaʾel — ʾEl guérit. Yishmaʿel — ʾEl entend, et le récit de Hagar au désert le prouve avant même que l'enfant naisse. Baraqel — éclair d'ʾEl, et c'est un père de gibbarayaʾ qui le porte. Bet-El — maison d'ʾEl, un lieu et non une personne.

Il faut mesurer ce que ça produit. Chaque fois qu'on appelle quelqu'un par son nom dans ces récits, on énonce une phrase sur ʾEl sans y penser. Un peuple entier porte dans ses noms propres la mémoire de ce qu'il croit — et le porte assez bas dans la langue pour ne plus l'entendre, comme nous ne pensons pas à la lumière en disant Clara.

Ce que la fiche porte, et ce qui reste à venir

Elle repose sur *Bereshit* 14 et 17, sur les Shemot du Sefar Gibbaraya et du Toledot Adam ve-Chavah, et sur le Chazon Avraham, où un enfant refuse le titre à un candidat après l'autre — je ne l'appellerai pas ʾEl.

Beaucoup reste devant. *Shemot* 3 posera la question du Nom, et le §7 la réserve à l'auteur comme la décision la plus importante du projet après ʾElohim. Yeshayahu opposera El aux elilim, les riens, par un jeu de sons que le français perd. Cette fiche sera reprise alors.

Voir aussi

Les composés, qui ont chacun leur entrée : ʾEl ʿElyon — celui d'en haut, que Malki-tsedeq prononce ; ʾEl Roï — l'ʾEl qui me voit, donné une seule fois dans tout le corpus, par Hagar ; ʾEl Shaddai, qui accompagne l'impossible.

Le pluriel : ʾElohim, et l'écart qui les sépare.

Les porteurs : Mikhaʾel, Rafaʾel, Yishmaʿel, Baraqel, Bet-El — et tous ceux dont le nom finit par cette syllabe.

Ce qu'il n'est pas : elilim, les riens — le mot que Yeshayahu fera sonner contre lui.

Source

410 · אֵל

Dans le corpus

36 occurrences