La Bible ONT — מקרא הקדם

Chapitre 11

Bereshit 11:1-32

Bereshit 11

La tour de Bavel

Et toute l'ʾeretz (haʾaretz / הָאָרֶץ) était d'une seule lèvre (safah ʾachat / שָׂפָה אֶחָת) [safah — la lèvre, l'organe concret de l'articulation. Non pas leshon (la langue) ni un terme abstrait : la lèvre comme instrument physique de la parole. Une seule lèvre = un seul mode de donner forme au monde par les mots — une unité fonctionnelle de la parole humaine] et de devarim unifiés (devarim ʾachadim / וּדְבָרִים אֲחָדִים) [devarim — intraduisible, pluriel de davar (דָּבָר) : la parole ET la chose — en hébreu antique, la parole et la réalité qu'elle désigne sont le même mot. La distinction française parole/chose n'existe pas en hébreu : un seul terme pour les deux réalités inséparables. Premier emploi de davar / devarim dans l'ONT. Ahadim — unifiés, d'un même type, convergents vers un seul horizon : non pas simplement une langue commune mais une orientation commune du davar sur le monde] [le verset emploie deux fois ʾechad — achat au féminin pour la lèvre, achadim au masculin pluriel pour les devarim. C'est le mot du yom echad de *Bereshit* 1 et du basar echad de *Bereshit* 2 : l'unité qui compose, non celle qui écrase. Le narrateur constate cette unité au premier verset et n'en dit rien d'autre — il faudra tout le récit pour savoir ce qu'elle en fera].

Et en cheminant depuis l'Orient (miqqedem / מִקֶּדֶם) [miqqedem — depuis/vers l'Orient, le côté du soleil levant. Mais qedem signifie aussi "l'avant, ce qui précède" — le mouvement vers l'orient est dans Bereshit le mouvement d'éloignement fonctionnel : l'expulsion de l'Eden était vers l'orient (Genèse 3:24), Qayin s'était établi à l'orient d'Eden (Genèse 4:16). Le texte ne commente pas — il pose le mouvement], ils trouvèrent une plaine (biqʿah / בִּקְעָה) [de baqaʿ (בָּקַע) — fendre. Une biqʿah est une terre fendue, une plaine ouverte entre des reliefs. C'est la racine des sources du mabbul, qui furent fendues elles aussi : le lieu où l'humanité se rassemble porte dans son nom le verbe de ce qui s'ouvre] dans le pays de Shinʿar (Shinʿar / שִׁנְעָר) et ils s'y établirent [vayeshvu sham — « ils s'assirent là ». Yashav dit l'arrêt de celui qui marchait : on cesse d'aller, on s'installe, on bâtit. Le même verbe reviendra au v.31, quand Terach parti pour Kenaʿan s'arrête à Charan — deux haltes dans un seul chapitre, et le chapitre ne dit d'aucune des deux qu'elle était le but].

Et ils formulèrent (vayomeru / וַיֹּאמְרוּ) [vayomeru — la parole collective des bâtisseurs. Le texte utilise le même verbe que la parole divine performative de Bereshit 1 — mais ici c'est la parole humaine qui s'auto-mandate. La formule "allons" (havah) reproduit la structure de la parole divine "faisons" de Genèse 1:26], chacun à son prochain [ish el reʿehu — « un ʾish vers son prochain ». La parole circule d'un homme à l'autre, et il n'y a dans la boucle ni chef, ni ancêtre, ni YHWH. La formule reviendra telle quelle au v.7, où chacun n'entendra plus la lèvre de son prochain : ce qui les relie est exactement ce qui sera coupé] : « Allons [havah (הָבָה) — l'impératif de yahav, « donne », figé en cri d'entraînement : « allons ! ». Il ouvre les deux résolutions des bâtisseurs, ici et au v.4 — et YHWH le leur reprendra mot pour mot au v.7], fabriquons des briques (nivneh levenim / נִלְבְּנָה לְבֵנִים) [levenim — briques cuites au feu. Non pas la pierre naturelle que la création a posée : les briques sont fabriquées, artificielles. L'humanité bâtit avec ce qu'elle produit elle-même] et cuisons-les à la cuisson (venisrefah lisrefah / וְנִשְׂרְפָה לִשְׂרֵפָה) [le verbe et son propre nom accolés — « brûlons-les à la brûlure » : une tournure hébraïque qui dit le procédé mené à fond. Ce n'est pas la brique séchée au soleil qu'on pose ailleurs, c'est la brique passée au feu, celle qui tient. Le savoir-faire est nommé avant l'ouvrage : on commence par déclarer la technique]. » Et la brique (levenah / לְבֵנָה) [la brique, de lavan (לָבַן) — être blanc. Ce n'est pas la pierre : la brique est fabriquée, cuite, identique à sa voisine. L'humanité bâtit ici avec ce qu'elle produit elle-même, non avec ce qu'elle trouve] leur servit de pierre (ʾeven / אָבֶן) [commentaire narratif discret : brique ≠ pierre. La brique est fabriquée et périssable, la pierre est naturelle et permanente. Ce que l'humanité bâtit avec ses propres matériaux ne dure pas comme ce qu'ʾElohim a posé] et le bitume (chemar / חֵמָר) [chemar — goudron naturel, bitume des sources asphaltées de Shinʿar. Même terme que celui qui étanchéifiait la tevah de Noach en Genèse 6:14 — le même matériau sert ici à construire ce que YHWH va défaire] leur servit de mortier (chomer / חֹמֶר) [jeu sonore : chemar / chomer — deux termes de la même famille. Le bitume (chemar) sert de mortier (chomer) : le texte joue avec ses propres matériaux de construction].

Et ils formulèrent : « Allons, bâtissons (nivneh-lanu / נִבְנֶה-לָּנוּ) [banah — bâtir, ériger. Même verbe que la construction de l'ʾIshah en Genèse 2:22. Ce que YHWH bâtissait, l'humanité prétend maintenant le faire pour elle-même — avec le même verbe] pour nous une ville (ʿir / עִיר) [ir — la ville. La première du corpus fut bâtie par Qayin après le meurtre, et il lui donna le Shem de son fils (*Genèse* 4:17). Ici l'on bâtit une ville et l'on veut un Shem pour soi. Deux fois, la ville sert à faire tenir un nom que le sol ne donne plus] et une tour (migdal / מִגְדָּל) [migdal — hauteur fortifiée, tour : structure verticale qui défie la délimitation cosmique entre ʾeretz et shamayim posée en Bereshit 1. Non pas un sacrilège au sens moral — une confusion fonctionnelle des domaines : la Voûte (raqia) est la frontière entre le domaine humain et le domaine céleste. La tour vise à franchir cette frontière], et sa tête dans les shamayim (verosho vashamayim / וְרֹאשׁוֹ בַשָּׁמַיִם) [« sa tête dans les shamayim » n'est pas une exagération forgée par le récit : c'est la langue des bâtisseurs de Mésopotamie eux-mêmes, qui décrivaient ainsi leurs tours à degrés dans leurs propres inscriptions. Le texte hébreu reprend leur formule sans la corriger — puis fait descendre YHWH pour voir, au verset suivant. La démythologisation ne conteste pas la hauteur : elle la mesure] [l'hébreu aligne : umigdal verosho vashamayim pose une tour, puis sa tête dans les shamayim, tenues ensemble par le seul vav et sans aucun verbe. C'est une proposition nominale : elle ne dit pas que la tête monte ni qu'elle atteint, elle l'y pose, comme une chose déjà acquise — ce qui est le ton même de ceux qui parlent, et qui annoncent l'ouvrage avant d'avoir posé la première brique. La grammaire lit souvent ce vav comme une circonstancielle, et la lecture reste disponible ; mais l'hébreu, lui, juxtapose], et faisons-nous un Shem (venaʿaseh-lanu shem / וְנַעֲשֶׂה-לָּנוּ שֵׁם) [naaseh-lanu shem — "faisons-nous un Shem". L'acte de nommer appartient à YHWH : c'est lui qui nomme et fait entrer dans l'existence fonctionnelle en Bereshit 1 et 2, qui nomme les luminaires, qui permet à l'ʾAdam de nommer les créatures. Ici l'humanité prétend se donner elle-même son Shem — s'auto-nommer, s'auto-fonder dans l'ordre sans passer par YHWH. C'est le mouvement inverse de tout ce que Bereshit a posé] — de peur que nous ne soyons dispersés (pen-nafuts / פֶּן-נָפוּץ) [nafuts — se disperser. Le même terme qu'en Genèse 10:18 et 32. Ils bâtissent précisément pour éviter la dispersion — et la dispersion sera exactement ce que YHWH accomplira. La peur nommée devient le résultat] sur la face de toute l'ʾeretz. »

Et YHWH descendit (vayered YHWH / וַיֵּרֶד יְהוָה) [yarad — descendre. L'ironie est dans le verbe : ils ont bâti une tour, sa tête dans les shamayim — et YHWH doit descendre pour la voir. La distance entre la prétention humaine et la réalité cosmique est rendue visible par ce seul verbe. Ce n'est pas un anthropomorphisme naïf — c'est une ironie narrative délibérée et précise] pour voir (lirʾot / לִרְאוֹת) [raʾah — le même regard évaluateur qu'en Bereshit 1. YHWH examine — et ce qu'il voit déclenche une réponse fonctionnelle] la ville et la tour que bâtissaient les fils de ha-ʾAdam (benei haʾadam / בְּנֵי הָאָדָם) [benei haʾadam — les fils de ha-ʾAdam : l'humanité dans sa généralité rassemblée. Non pas "les fils d'un ancêtre" mais "les fils de l'être humain" — toute l'humanité dans cet acte collectif].

Et YHWH formula : « Voici — un peuple unique (ʿam ʾechad / עַם אֶחָד) [am — le peuple par le lien du sang et de la parole partagée, distinct du goy de la table des nations (*Bereshit* 10), qui est le peuple constitué en territoire, en royauté, en langue propre. YHWH ne regarde donc pas ici une puissance politique : il regarde des gens qui se comprennent, et c'est cela qu'il nomme en premier] et une seule lèvre pour tous (safah ʾachat / שָׂפָה אַחַת) [écho délibéré du v.1 — YHWH reprend les mots d'ouverture du récit. Ce que le narrateur a posé comme état, YHWH le constate comme réalité fonctionnelle] — et voici ce qu'ils ont commencé de faire (chehel / הִחִלָּם) [chehel — même racine que le chehel de Nimrod en Genèse 10:8 : commencer et peut-être profaner. L'humanité rassemblée inaugure quelque chose — YHWH l'identifie avant d'y répondre] — et maintenant rien ne sera retenu (lo-yibatser / לֹא-יִבָּצֵר) [batsar — retenir, rendre inaccessible : de la même racine que bitser (forteresse, ce qui est hors de portée). YHWH constate une réalité fonctionnelle : si rien n'est fait, aucune limite ne tiendra pour eux] de tout ce qu'ils projettent de faire [« projettent » — zamam (זָמַם) : former un dessein et s'y tenir. Le mot ne dit ni le tov ni le raʿ de ce qui est projeté, il dit la capacité de mener un plan jusqu'au bout. C'est elle que YHWH constate — et c'est sur elle qu'il agira, non sur la tour]. »

« Allons, descendons (neradah / נֵרְדָה) [neradah — descente au pluriel délibératif. YHWH parle à la première personne du pluriel : "allons, descendons, confondons". Le même pluriel que Genèse 1:26 ("faisons l'adam à notre image"). YHWH s'adresse à son Conseil divin — présence qui traversera tout l'ONT jusqu'aux Prophètes] et confondons (venablah / וְנָבְלָה) [balal — confondre, mélanger. De cette racine le texte va forger le Shem de Bavel. Ils voulaient se faire un Shem — YHWH leur donne un Shem qui dit exactement ce qui leur est arrivé : Bavel = confusion] là leur lèvre de sorte qu'ils n'entendent plus (loʾ yishmeʿu / לֹא יִשְׁמְעוּ) [shema — entendre, comprendre. La réponse de YHWH est chirurgicalement précise : il ne détruit pas la tour, il ne punit pas les bâtisseurs — il touche la lèvre, l'instrument de leur unité. Là où il y avait une seule lèvre, il y aura maintenant des lèvres qui ne se rejoignent plus], chacun la lèvre de son prochain [les bâtisseurs se disent quatre fois « faisons » — fabriquons, cuisons, bâtissons, faisons-nous un Shem. La réponse en emploie deux, dans la forme exacte : descendons, confondons. Le langage de la décision est le même des deux côtés, et c'est ce qui rend la scène si serrée : personne n'y parle encore une autre langue que l'autre]. »

Et YHWH les dispersa (vayafets / וַיָּפֶץ) [puts — disperser. Le même puts qui décrivait la dispersion naturelle des peuples en Bereshit 10. Ce que l'humanité voulait éviter (pen-nafuts, v.4), YHWH l'accomplit. La crainte nommée est devenue le résultat] de là sur la face de toute l'ʾeretz — et ils cessèrent (vayachdelu / וַיַּחְדְּלוּ) [hadal — cesser, s'arrêter, s'abstenir. Distinct de shavat (la cessation souveraine de l'œuvre accomplie en Bereshit 2) : hadal est la cessation forcée de l'œuvre inachevée. Shavat couronne — hadal interrompt] de bâtir la ville [la ville, et non la tour. Le récit avait nommé les deux, YHWH était descendu voir les deux — et ce qui s'arrête ici est le chantier de la ville. La tour n'est plus mentionnée nulle part : ni abattue, ni achevée. Le texte la laisse debout et ne dit pas ce qu'elle devient].

C'est pourquoi on nomma (qaraʾ / קָרָא) [qara — nommer, acte souverain. Ici c'est YHWH qui nomme Bavel — l'acte de nommer appartient à YHWH, non aux bâtisseurs qui voulaient se faire un Shem eux-mêmes. Le Shem qu'ils reçoivent dit leur échec] son Shem : Bavel (Bavel / בָּבֶל) [Bavel — de balal (confondre) : étymologie hébraïque délibérément polémique. Le nom babylonien est "Bab-ilim" (porte des dieux) — là où les habitants de Bavel entendaient "porte de Dieu", l'hébreu entend "confusion". La démythologisation passe ici par l'étymologie même du nom] — car là YHWH confondit (balal / בָּלַל) [de balal (בָּלַל) — brouiller, mêler. Le verset y appuie le Shem de la ville, et c'est une polémique étymologique : les Babyloniens lisaient leur nom Bab-ilim, « porte des dieux ». L'hébreu y entend « confusion », et la ressemblance sonore fait tout l'argument] la lèvre de toute l'ʾeretz — et de là YHWH les dispersa sur la face de toute l'ʾeretz [hefitsam — puts y est à la forme causative : « il les fit se disperser ». Au v.4, les bâtisseurs redoutaient nafuts, « que nous soyons dispersés », sans nommer personne qui disperse. Le même verbe change de forme et quelqu'un apparaît dedans : ce qu'ils craignaient comme un accident du monde a un auteur].

Les toledot de Shem

Voici les engendrements (toledot / תּוֹלְדֹת) [toledot — de yalad (יָלַד), enfanter : ce qui est engendré par. La formule ne titre pas la vie de celui qu'elle nomme, elle ouvre celle de ce qui sort de lui — les toledot de Shem racontent ʾArpakhshad et sa suite, non Shem. C'est l'articulation qui découpe tout Bereshit, et elle reviendra au v.27 pour Terach] de Shem. Shem (Shem / שֵׁם) [Shem — déjà introduit en Bereshit 5 et 10. La liste des nations (Bereshit 10) s'ouvrait sur ses toledot en surface — ici commence la ligne droite de Shem jusqu'à ʾAvraham, le fil conducteur de tout ce qui suit] avait cent ans, et il engendra ʾArpakhshad (ʾArpakhshad / אַרְפַּכְשַׁד) [ʾArpakhshad — aucune racine hébraïque ne rend ce Shem de façon sûre. On y a cherché un nom de contrée du septentrion, un composé venu d'ailleurs ; rien ne s'impose. Le corpus ne l'explique pas, et la traduction ne comblera pas ce que le texte laisse muet] [l'hébreu pose l'âge, puis l'acte : Shem ben-meʾat shanah vayoled — « Shem, fils de cent ans, et il engendra ». Deux choses alignées par le seul vav, sans particule de temps entre elles. Et sans verbe : là où les huit générations suivantes emploieront un verbe de vie — chai aux v.12 et 14, vayechi du v.16 au v.26, « il vécut trente-cinq ans, et il engendra » —, celle-ci dit seulement de quel âge il est le fils. La liste s'ouvre sur un état, non sur une durée traversée. C'est le tour de Noach en *Genèse* 5:32 — ben + nombre, puis vayoled, mais précédé là-bas d'un vayehi —, rendu de la même façon : « avait cinq cents ans, et Noach engendra ». Le v.10 est plus nu encore] — deux ans après le mabbul (mabbul / מַבּוּל) [la précision "deux ans après le mabbul" ancre la généalogie dans la chronologie de la re-création. La lignée d'ʾAvraham commence à compter depuis le mabbul comme depuis un second zéro].

Après avoir engendré ʾArpakhshad [holido — yalad à la forme causative. Au qal, yalad est le verbe de celle qui met au monde ; à cette forme-ci il devient « faire enfanter », et c'est elle que la liste emploie pour chaque père. La langue sépare ainsi deux gestes que le français appelle du même mot : porter, et engendrer], Shem vécut cinq cents ans et engendra des fils et des filles [la formule se referme ici, et elle ne dit pas la mort. En *Bereshit* 5, chaque génération s'achevait sur « et il mourut » ; dans la liste qui va du v.10 au v.26, le refrain a disparu. La mort ne revient qu'avec les toledot de Terach — Haran au v.28, Terach au v.32. La chaîne d'après le mabbul ne compte plus ses morts tant qu'elle court].

ʾArpakhshad (ʾArpakhshad / אַרְפַּכְשַׁד) vécut trente-cinq ans [trente-cinq ans. En *Bereshit* 5 on engendrait à soixante-cinq, à cent cinq, à cent quatre-vingt-sept ans ; après le mabbul, l'âge des pères s'effondre — trente-cinq, trente, trente-quatre, trente, trente-deux, trente, vingt-neuf. Ce n'est pas seulement la vie qui raccourcit : les générations se poussent l'une l'autre plus vite, et le temps du monde s'accélère] et engendra Shelach (Shelach / שֶׁלַח) [Shelach — de shalach (שָׁלַח), envoyer, lâcher. Le nom nu, shelach, sert ailleurs pour le trait qu'on lance et pour le canal par où l'eau s'en va. Un Shem de ce qui est mis en route vers ailleurs, dans une liste qui n'a pas encore quitté Shinʿar].

Après avoir engendré Shelach, ʾArpakhshad vécut quatre cents et trois ans et engendra des fils et des filles [les témoins ne comptent pas pareil ici. L'hébreu fait naître Shelach d'ʾArpakhshad ; la Septante intercale entre les deux une génération de plus, Qeinan, et c'est cette liste-là que reprendra la généalogie de *Luqas* 3. L'ONT suit l'hébreu et le signale : l'écart est entre les témoins, non dans la traduction].

Shelach (Shelach / שֶׁלַח) vécut trente ans et engendra ʿEver (ʿEver / עֵבֶר) [ʿEver — de avar (עָבַר), traverser, passer outre. C'est de son Shem que vient ivri, celui d'au-delà, le mot par lequel ʾAvram sera désigné en *Bereshit* 14. La lignée porte le passage dans son nom avant que personne n'ait bougé].

Après avoir engendré ʿEver, Shelach vécut quatre cents et trois ans et engendra des fils et des filles.

ʿEver (ʿEver / עֵבֶר) vécut trente-quatre ans et engendra Peleg (Peleg / פֶּלֶג) [Peleg — de palag (diviser) : son Shem porte la division des langues de Bereshit 11. La généalogie et le récit de Bavel se rejoignent ici en un seul point chronologique : la confusion des lèvres se produit dans la génération de Peleg].

Après avoir engendré Peleg, ʿEver vécut quatre cents et trente ans et engendra des fils et des filles [trente-quatre ans avant Peleg, quatre cent trente après : les nombres de la liste donnent à ʿEver quatre cent soixante-quatre ans, plus qu'à aucun de ses descendants. Additionnés jusqu'au v.32, ils le laissent encore vivant quand Terach meurt à Charan, et quand ʾAvram en repart. Celui qui donne son nom à l'ivri n'a jamais quitté la scène — et le texte ne le fait pas paraître une seule fois].

Peleg (Peleg / פֶּלֶג) vécut trente ans et engendra Reʿu (Reʿu / רְעוּ) [Reʿu — de raʿah (רָעָה) : paître, et par là s'associer : paître, conduire un troupeau. Le pasteur — nom qui porte une fonction de conduite].

Après avoir engendré Reʿu, Peleg vécut deux cents et neuf ans et engendra des fils et des filles.

Reʿu (Reʿu / רְעוּ) vécut trente-deux ans et engendra Serug (Serug / שְׂרוּג) [Serug — de sareg : entrelacer, ramifier. Le nom porte l'image de la ramification — un être qui se prolonge en plusieurs directions].

Après avoir engendré Serug, Reʿu vécut deux cents et sept ans et engendra des fils et des filles.

Serug (Serug / שְׂרוּג) vécut trente ans et engendra Nachor (Nachor / נָחוֹר) [Nachor — de nahar : souffler fort, renifler. Nom d'un souffle puissant. Porté par deux personnages dans cette généalogie : ce Nachor grand-père d'ʾAvraham, et Nachor frère d'ʾAvraham au v.29].

Après avoir engendré Nachor, Serug vécut deux cents ans et engendra des fils et des filles.

Nachor (Nachor / נָחוֹר) vécut vingt-neuf ans et engendra Terach (Terach / תֶּרַח) [Terach — peut-être de yareach (יָרֵחַ) : la lune. Un nom lié au domaine lunaire — et Ur des Chaldéens, point de départ de cette famille, était un centre majeur du culte de Sin, le dieu-lune. Le Shem de Terach porte peut-être l'horizon religieux d'où sortira ʾAvraham].

Après avoir engendré Terach, Nachor vécut cent dix-neuf ans et engendra des fils et des filles [les durées de vie se raccourcissent de génération en génération depuis le mabbul : Noach vivait 950 ans, Shem 600, ʾArpakhshad 438, Shelach 433, ʿEver 464, Peleg 239, Reʿu 239, Serug 230, Nachor 148. La trajectoire est continue — l'humanité postdiluvienne s'installe progressivement dans une durée de vie plus proche de ce que le lecteur connaît].

Terach (Terach / תֶּרַח) vécut soixante-dix ans [soixante-dix ans, et trois fils nommés d'un seul trait comme le furent ceux de Noach en *Genèse* 5:32 — l'ordre de la liste n'est pas nécessairement celui des naissances. Les nombres du chapitre laissent d'ailleurs deux lectures ouvertes : ou bien Terach, mort à deux cent cinq ans (v.32), vit encore soixante ans après le départ d'ʾAvram à soixante-quinze (*Genèse* 12:4) ; ou bien ʾAvram n'est pas né à ces soixante-dix ans-ci. Le texte ne tranche pas] et engendra ʾAvram (ʾAvram / אַבְרָם) [ʾAvram — de av (père) et ram (élevé, haut) : "père élevé". Son Shem sera complété en ʾAvraham ("père d'une multitude") en Bereshit 17, quand YHWH lui donnera un Shem nouveau. Ici son Shem porte déjà une élévation fonctionnelle — un père qui monte avant que sa descendance soit visible], Nachor (Nachor / נָחוֹר) et Haran (Haran / הָרָן) [Haran — à distinguer de Charan la ville : une seule lettre les sépare, et ce n'est pas la même. Le Shem du fils s'ouvre par un he, הָרָן, un souffle léger ; celui de la ville par un het, חָרָן, un souffle raclé au fond de la gorge. Deux lettres, deux Shem, deux réalités — un frère et une étape. Le récit les pose l'un près de l'autre sans les commenter : Haran meurt avant son père à Ur, et la famille s'arrêtera dans la ville de Charan].

Les toledot de Terach

Et voici les engendrements (toledot / תּוֹלְדֹת) de Terach [les toledot de Terach n'ont presque rien à dire de Terach : elles ouvrent le récit d'ʾAvram, qui tiendra tout ce qui suit. C'est la règle de la formule — elle nomme le père et raconte le fils —, et c'est ici qu'elle porte le plus loin : une ligne de généalogie devient le seuil du reste du corpus]. Terach engendra ʾAvram, Nachor et Haran. Et Haran engendra Lot (Lot / לוֹט) [Lot — de lut (לוּט) : s'envelopper, se couvrir, voiler. Un Shem d'enveloppement et d'opacité — qui portera son sens dans le récit de Sedom] [Lot entre dans le corpus par un père qui meurt au verset suivant. Il n'aura pas de ligne à lui dans cette liste : il est l'orphelin que Terach emmène, puis celui qui suit ʾAvram. Sa place est toujours à côté de quelqu'un d'autre].

Et Haran mourut (vayamot / וַיָּמֹת) [vayamot — la mort d'un fils avant son père. Rupture dans la chaîne des générations : dans toute la généalogie de Bereshit 5 et 11, jamais un fils ne précède son père dans la mort. Haran est le premier à mourir avant son père — bifnei Terach aviv (en présence de / devant Terach son père) est la formule hébraïque qui dit qu'il mourut pendant la vie de son père, le précédant dans la mort. Cette inversion de l'ordre générationnel installe d'emblée la fragilité dans la famille qui sera celle d'ʾAvraham] en présence de Terach son père dans le pays de sa naissance [« le pays de sa naissance » — moladeto, de yalad. C'est le mot même que YHWH emploiera au premier verset de *Bereshit* 12 : mimoladetekha, « de ta terre natale ». Ce dont ʾAvram devra sortir est ce dans quoi son frère est mort], en Ur des Chaldéens (ʾUr Kasdim / אוּר כַּשְׂדִּים) [Ur Kasdim — Ur des Chaldéens, la grande cité sumérienne du bas Euphrate. Centre du culte de Sin (dieu-lune). Point de départ géographique de la lignée d'ʾAvraham — et lieu de la mort de Haran avant même que le voyage commence].

Et ʾAvram et Nachor prirent pour eux des femmes (nashim / נָשִׁים) [nashim — les femmes, pluriel de ʾishah : deux mariages décrits ensemble]. Le Shem de l'ʾIshah (ʾeshet / אֵשֶׁת) d'ʾAvram : Sarai (Sarai / שָׂרַי) [Sarai — de sar (שַׂר) : souverain, chef, celui qui gouverne. "Ma souveraine" ou "celle qui gouverne". Son Shem sera complété en Sarah (שָׂרָה) en Bereshit 17 — le changement de Shem marquant une transformation fonctionnelle. Ici elle entre dans le récit avec son Shem de gouvernance — avant que sa stérilité soit déclarée au verset suivant]. Et le Shem de l'ʾIshah de Nachor : Milkah (Milkah / מִלְכָּה) [Milkah — de melekh (מֶלֶךְ) : roi, royauté. "La reine". Fille de Haran — Nachor a épousé la fille de son frère mort. L'endogamie familiale est posée dès l'origine de cette lignée], fille de Haran, père de Milkah et père d'Iska (Iskah / יִסְכָּה) [Iskah — de sakah (שָׂכָה) : regarder, voir. Certaines traditions rabbiniques identifient Iskah à Sarai — mais le texte lui-même ne tranche pas. L'ambiguïté est délibérément maintenue ouverte].

Et Sarai était stérile (ʿaqarah / עֲקָרָה) [aqarah — de aqar (עָקַר) : arracher, déraciner. La stérile est celle dont la racine est arrachée, à qui l'enracinement dans le temps par la descendance est refusé. Premier emploi dans l'ONT — et cette stérilité va structurer tout le récit d'ʾAvraham : la promesse d'une descendance sans nombre faite à une femme dont la racine est arrachée. L'impossibilité humaine totale est posée ici pour que la parole de YHWH s'y greffe] — elle n'avait pas d'enfant (ʾein lah walad / אֵין לָהּ וָלָד) [walad — l'enfant né, la naissance accomplie. Le texte redouble : stérile ET sans enfant. La répétition dit l'impossibilité absolue — deux fois le même vide, deux fois la même attente] [c'est le narrateur qui le dit, personne dans le récit. Ni ʾAvram, ni Sarai, ni Terach ne prononce ce mot : il est posé là, au milieu d'une liste de naissances, à l'endroit exact où une naissance manquerait. Le lecteur sait avant que quiconque ait parlé, et il entrera dans *Bereshit* 12 en le sachant].

Et Terach prit ʾAvram son fils et Lot fils de Haran — fils de son fils [le texte redouble la parenté : ben Haran ben beno, fils de Haran, fils de son fils. Il ne dit pas « son petit-fils » : il refait le chemin en passant par le mort. Terach rassemble sa maison en nommant, à chaque pas, celui qui n'en est plus] — et Sarai sa belle-fille (kalato / כַּלָּתוֹ) [kalah — la belle-fille : celle qui entre dans la maison par le mariage d'un fils. Le verset la nomme deux fois, d'abord par son rapport à Terach puis par son rapport à ʾAvram — elle est prise dans le départ comme membre de la maison de Terach, et non seulement comme l'ʾIshah de son fils. C'est Terach qui rassemble, et c'est sa maison qu'il compte], l'ʾIshah (ʾeshet / אֵשֶׁת) d'ʾAvram son fils, et ils sortirent ensemble d'Ur des Chaldéens pour aller vers le pays de Kenaʿan (ʾerets Kenaʿan / אֶרֶץ כְּנָעַן) [erets Kenaʿan — le pays de Kenaʿan : la destination annoncée dès le départ. Le mouvement vers Kenaʿan est initié par Terach — mais il ne l'achèvera pas. C'est ʾAvraham qui reprendra ce mouvement en Bereshit 12, sur parole de YHWH] — et ils arrivèrent jusqu'à Charan (Charan / חָרָן) [Charan la ville — une lettre la sépare du Shem du fils mort : חָרָן s'ouvre par un het, הָרָן par un he. Ce ne sont pas le même mot, et le texte n'en fait pas un jeu de mots. Il pose seulement les deux l'un après l'autre : ils partent après la mort de Haran, et ils s'arrêtent à Charan. Le texte ne commente pas — il laisse la proximité ouverte] et ils s'y établirent.

Et les jours de Terach furent deux cents et cinq ans [« les jours de… furent » — la formule de *Bereshit* 5, celle qui refermait chaque vie avant de dire « et il mourut ». Elle n'a pas servi une seule fois dans la liste qui précède ; elle revient pour le dernier nom, et le refrain de mort avec elle. La chaîne des générations se referme sur Terach — ce qui commence après n'est plus une liste] — et Terach mourut (vayamot / וַיָּמֹת) [vayamot — le refrain de mort. Mais Terach ne meurt pas à la fin d'un récit accompli comme dans Bereshit 5 : il meurt à Charan, à mi-chemin entre Ur et Kenaʿan. Le mouvement vers Kenaʿan reste inachevé — Terach meurt sans avoir accompli ce pour quoi il était parti. C'est ʾAvraham qui recevra la parole et reprendra le chemin en Bereshit 12] à Charan.