La Bible ONT — מקרא הקדם

Chapitre 1

Sefar Gibbaraya 1

Lorsque les ʿirin quittèrent leur garde

Et il advint [c'est une formule, non une manière de commencer. L'hébreu ouvre ainsi quantité de récits, et le mot ne dit pas « il était une fois » : il dit « or voici ce qui arriva », en raccrochant ce qui suit à ce qui précède. Un livre qui s'ouvre par là se donne pour la suite de quelque chose — ici, pour la suite de *Bereshit* 1, dont il va défaire les gestes un à un], dans les jours anciens [et le livre ne date rien. Pas de règne, pas d'année de roi, pas de ville : « les jours anciens », et l'on est censé savoir où l'on se trouve. C'est que ce corpus ne compte pas le temps par un calendrier mais par un régime — il y a ce qui vient avant les eaux et ce qui vient après, et ce sont deux mondes que la même Terre porte l'un après l'autre] [et la langue elle-même bascule à cet endroit. Avant les eaux, l'ONT nomme l'humain l'Être façonné du sol, pour qu'on entende dans le mot la glaise dont il est tiré ; après elles, il l'appelle ʾAdam et laisse le mot en hébreu. Dire « les jours anciens » n'est donc pas une formule de conteur : c'est l'indication qui décide de tout le vocabulaire de la page], avant que le mabbul (mabbul / מַבּוּל) [terme technique du déluge noachique — non pas simple inondation, mais dé-création temporaire par retour des eaux sur le domaine habitable] [et le mot ne sert nulle part ailleurs. La Torah connaît d'autres crues, d'autres eaux qui montent, et elle a d'autres mots pour elles ; celle-ci a le sien, qu'elle ne prête à rien d'autre. Un mot réservé à un seul événement dit que l'événement n'a pas de semblable — et c'est déjà une thèse, avant même que le récit ait commencé] ne monte sur la face de l'ʾeretz (ʾeretz / אֶרֶץ) [le domaine terrestre habitable, nommé et assigné] [« la face » n'est pas une surface. Le mot du corpus est panim, et il désigne toujours un côté tourné vers quelqu'un : on cherche la face de YHWH, on tombe sur sa face, une face se détourne. Que les eaux montent sur la face de la Terre dit donc plus qu'un recouvrement — ce qui était tourné vers le haut cesse de l'être, et il n'y a plus personne en vis-à-vis], que les domaines n'étaient plus gardés selon leur distinction [garder est le verbe du Jardin. *Genèse* 2:15 y pose l'humain pour deux choses : le servir et le garder, et le second mot est celui-ci. Il ne veut pas dire surveiller contre un voleur — il veut dire tenir une chose dans l'état où elle vous a été remise. C'est ce qu'on attend d'un berger avec un troupeau qui n'est pas le sien, et c'est tout le procès de ce livre : personne ne s'est fait voler quoi que ce soit, on a seulement cessé de tenir] [un domaine, ici, n'est pas un territoire mais une charge. Les eaux ont leur limite, les luminaires leur part du temps, l'Être façonné du sol le vivant : chaque zone du cosmos tient parce que quelqu'un y a été posté pour l'y tenir. Dire que les domaines ne sont plus gardés ne dit donc pas qu'un désordre s'installe peu à peu — cela dit que l'acte qui a fait le monde en séparant cesse de tenir] [et remarquez que personne n'est nommé. « N'étaient plus gardés » : le verset constate un état et ne désigne aucun responsable ; il faudra attendre le v.3 pour qu'un sujet apparaisse. C'est la marche d'un rapport, et le livre entier la suivra — on relève d'abord le dommage, on nomme ensuite. L'ordre n'est pas indifférent : il dit que le dommage était là avant qu'on sache à qui l'imputer].

Les shamayim (shamayim / שָׁמַיִם) [le domaine d'en haut, lieu de la garde céleste et de la séparation avec les eaux supérieures] [et cette garde a un visage très concret. *Genèse* 1:17 dit que les luminaires furent placés dans la voûte, comme on enchâsse des lampes dans un plafond, et qu'ils reçurent une tâche : gouverner le jour et la nuit, servir de repères pour les temps fixés. Une lampe qui gouverne nous paraît étrange et allait de soi : gouverner, c'est tenir un domaine, et le domaine du temps est tenu par ce qui passe au-dessus des têtes à heure fixe. Les Cieux ne sont donc pas gardés par des sentinelles : ils le sont par ce qui y est posé et ne s'écarte pas] avaient leur garde, et la Terre avait sa mesure [deux membres de phrase, et pas la même façon de tenir. Les Cieux ont une garde : ce qui les tient est du personnel, quelqu'un qui est là. La Terre a une mesure : ce qui la tient est une géométrie, une borne posée. Le verset donne donc à chaque domaine son mode de tenue — l'un par qui l'occupe, l'autre par ce qui le limite —, et le chapitre défera les deux dans l'ordre : la garde au v.3, la limite au v.17] [une mesure suppose un cordeau, et le corpus le dit. *Job* 38:5 pose la question comme un contremaître la poserait : qui a fixé ses mesures, qui a tendu le cordeau sur elle ? Ce n'est pas une image poétique — c'est le vocabulaire d'un chantier, la corde qu'on tend au sol avant de creuser les fondations] [et c'est pourquoi ce chapitre décrit un édifice. Le cosmos hébreu n'est pas une usine mais un Temple, et les zones qu'on va parcourir — les eaux d'en bas, l'espace habitable, la voûte, les eaux d'en haut — ne sont pas des étages qu'on compterait : ce sont des degrés de proximité, comme le parvis, le Lieu Saint et le lieu le plus retiré. On n'y monte pas par l'escalier ; on y entre selon ce qu'on est] ; les eaux d'en haut et les eaux d'en bas demeuraient chacune sous la limite qui lui avait été attribuée [et il faut se mettre à la place de celui qui regarde. Il lève les yeux : une étendue bleue au-dessus de lui, et il en tombe de l'eau. Il creuse : il en trouve. Conclure qu'il y a de l'eau des deux côtés n'est donc pas une croyance, c'est une observation, et tout l'édifice du monde est bâti dessus. Ce que le récit hébreu ajoute n'est pas le décor, c'est qui tient les eaux] [et chez les voisins, la voûte est la moitié d'un corps. Leur grand récit fait fendre en deux la déesse des eaux par le dieu vainqueur : de la moitié haute il fait le ciel, et il y poste une garde pour que ses eaux ne s'échappent pas. Le récit hébreu garde l'image de l'eau retenue et n'a plus de combat : la voûte est posée, elle sépare, et personne n'a été vaincu. Ce qui la tient n'est ni une victoire ni des sentinelles — c'est une assignation] [et la limite a un nom de droit. *Proverbes* 8:29 dit qu'il a posé à la mer son décret, pour que les eaux ne franchissent pas son ordre ; *Job* 38:10 lui fixe une barre et des battants. Les eaux ne sont donc pas contenues par une paroi plus forte qu'elles : elles sont assignées, exactement comme un serviteur à son poste — et c'est ce genre de tenue qui peut cesser] [c'est le deuxième jour de *Bereshit* 1 qu'on entend ici, et il faut le voir comme on le voyait alors : au-dessus de la tête, une voûte solide (raqiaʿ / רָקִיעַ) qui retient un océan. La pluie n'est pas une eau montée qui retombe, ce sont des écluses qui s'ouvrent (*Genèse* 7:11). Le verset nomme donc déjà, sans le dire, ce que le mabbul défera : une limite au-dessus, une limite en dessous, et chaque eau du bon côté] [et les eaux d'en bas ont un nom, dans ce corpus. C'est le tehom : l'océan sans fond, sans bord et sans rive qui est là dès la deuxième ligne de Bereshit, avant que rien ne soit distingué. La Terre habitable n'est pas posée sur du solide — elle est posée par-dessus cela, et *Genèse* 7:11 dira que ses sources se fendent. Le verset décrit donc un équilibre, non une assise : il y a de l'eau sous les pieds autant qu'au-dessus de la tête].

Mais des ʿirin (ʿirin / עִירִין) [araméen : les éveillés, les gardiens célestes. Leur faute n'est pas d'être puissants, mais de quitter la garde qui définit leur fonction] [et l'ONT ne dit jamais « Veilleurs », bien que ce soit le rendu courant. Le français en ferait un tour de garde : quelqu'un qui veille cette nuit-là et qui dormira demain, un métier parmi d'autres. Or l'araméen ne nomme pas un service assuré à tour de rôle — il nomme des êtres par le fait qu'ils ne dorment pas. La différence n'est pas de nuance : elle décide si l'on comprend ou non ce que le v.6 leur retire] regardèrent depuis les hauteurs [et regarder était leur emploi entier. Un guet ne fait rien d'autre : il est posté en haut, et il regarde en bas ; retirez-lui le regard, il ne reste personne. Le verset ne peut donc pas lui reprocher d'avoir regardé — il dit que le regard a changé de compte. Le même geste, la même direction, et il ne rend plus rien à personne], et leur regard ne demeura pas dans la charge reçue [et l'enchaînement qui vient est déjà connu du lecteur. Voir, puis désirer, puis prendre : c'est mot pour mot ce que fait la femme devant l'arbre en *Genèse* 3:6 — elle vit qu'il était bon, et elle prit —, et c'est ce que font les fils d'ʾElohim en 6:2 — ils virent les filles, et ils prirent. Ce chapitre-ci l'étale sur trois versets : ils regardent au v.3, ils désirent au v.4, ils prennent au v.13. La même mécanique, trois fois, et jamais rien entre le voir et le prendre] [ir (עִיר), le singulier de ʿirin, vient de ur (עוּר) : s'éveiller. Il ne nomme pas un être qui aurait, entre autres occupations, celle de veiller — il nomme quelqu'un par le fait qu'il ne dort pas. Un malʾakh n'a rien qui subsiste hors de sa mission, et il en va de même ici : un veilleur qui cesse de veiller n'est pas un veilleur en faute, c'est un veilleur qui n'a plus de quoi être nommé. Et le verset le dit par le regard, qui est le geste même de la garde].

Ils virent les filles de l'Être façonné du sol (benot ha-adam / בְּנוֹת הָאָדָם) [l'humanité terrestre dans son ordre de génération, encore nommée par son lien au sol concret] [et la périphrase met les deux domaines dans la phrase même. En hébreu, l'humain et le sol sont le même mot à une lettre près — celui qui est tiré de la glaise porte le nom de la glaise. Le français perd cela entièrement en disant « les hommes » ; l'ONT le rend en disant d'où ils viennent. Nommer ces filles par le sol juste avant que des êtres du haut ne se penchent sur elles, c'est écrire la distance dans la ligne] [et *Genèse* 6:2 dit ce qu'ils virent : que ces filles étaient tov. Le mot est de ceux que l'ONT ne traduit pas, et il porte ici deux lectures que l'hébreu ne sépare pas — ce qui est agréable à voir, et ce qui est ajusté à sa destination. Si l'on entend la seconde, la phrase devient plus dure qu'elle n'en a l'air : ils voient une chose bien à sa place, et c'est précisément celle-là qu'ils prennent. Le texte ne tranche pas entre les deux, et l'ONT non plus], et ils désirèrent franchir la séparation des domaines [et remarquez l'objet du désir. Le verset ne dit pas qu'ils désirèrent ces femmes : il dit qu'ils désirèrent franchir. Ce qui attire est le passage lui-même, la ligne qu'on enjambe — et c'est pourquoi la suite ne se règlera pas comme se règle une affaire entre des personnes. On ne répare pas une frontière comme on répare un tort] [séparer est le verbe par lequel le monde a été fait (badal / בָּדַל) : la lumière d'avec les ténèbres, les eaux d'avec les eaux, le sec d'avec la mer. Franchir une séparation n'est donc pas enfreindre une consigne posée sur une frontière — c'est défaire l'un des gestes qui ont fait qu'il y a un monde. Le texte ne dit encore rien d'une faute : il dit d'abord ce qui se défait].

Ils formulèrent [et le verbe est celui de *Bereshit* 1. L'ONT réserve « formuler » à une parole qui accomplit ce qu'elle énonce : ʾElohim formule, et la chose est. Le trouver ici, dans la bouche de ceux qui descendent, n'est pas un ornement de style — c'est dire que ce qu'ils prononcent se fait, et c'est exactement pour cela qu'ils ne pourront pas le défaire] entre eux une parole liée [et « liée » n'est pas une image. Le corpus a un vocabulaire pour ce lien-là : en *Bemidbar* 30, un vœu lie celui qui le prononce, et le verbe est celui dont on lie une bête ou un captif. Tout le chapitre y règle ensuite qui peut défaire ce lien et qui ne le peut pas — un père pour sa fille, un mari pour sa femme, le jour même où il l'entend. Une parole liée est donc une chose qui pèse sur un corps, et il faut une autorité pour la trancher — le chapitre y consacre tous ses versets, tant la question est réelle : qui a le pouvoir de délier ?], et leur conseil devint serment [et un conseil, dans ce corpus, n'est pas une conversation. L'hébreu a pour cela ʿetsah : non pas l'avis qu'on donne et qu'on peut ne pas suivre, mais le dessein qu'on a résolu de tenir, celui qui engage ceux qui l'ont formé. C'est le mot du conseil où se décide ce qui adviendra. Ils en tiennent un, dans les formes, et il n'y a personne au-dessus d'eux pour l'arrêter] [et un serment ancien n'est pas une promesse renforcée. C'est un acte par lequel on appelle sur soi ce qui arrivera si l'on manque : les traités araméens gravés à Sfiré, trois stèles du huitième siècle avant notre ère, s'achèvent sur des lignes et des lignes de malédictions énumérées une à une. On ne jure pas en ajoutant du sérieux à sa parole — on jure en désignant d'avance sa propre ruine] [et c'est ce qui rend le verset définitif. Si un serment contient déjà la sanction de son manquement, alors ce qu'ils se lient les uns aux autres porte leur fin à l'intérieur. Rien n'aura besoin d'être ajouté du dehors au chapitre 7 : la lettre ne fera que notifier ce qu'ils avaient eux-mêmes énoncé] [une parole, ici, fait ce qu'elle dit : c'est le davar, où l'énoncé et la chose énoncée ne sont pas deux. Un serment prêté ensemble n'est donc pas une intention qu'on pourra reprendre — il ferme la sortie. Le cycle de 1 Chanokh le raconte ainsi : ils se lient les uns aux autres pour que nul ne puisse reculer seul, et cet engagement mutuel est la première chose que leur descente produit — avant qu'aucun d'eux ait touché terre].

Celui qui devait veiller [et « devait » ne dit pas ici une obligation morale. Dans ce cosmos, ce qu'un être doit faire est simplement ce pour quoi il a été posté : le luminaire doit gouverner le temps, l'humain doit garder le Jardin. Il n'y a pas d'un côté ce qu'ils sont et de l'autre une consigne qu'ils pourraient suivre ou non — ce qu'on doit et ce qu'on est sont la même chose. C'est exactement ce qui rend le retournement du verset sans retour] devint celui qui descendait ; celui qui devait garder devint celui qui prenait [le verset est bâti sur une bascule, et les deux verbes qu'il retourne sont exactement ceux qui nommaient la fonction : veiller, garder. Il ne dit pas qu'ils ont mal veillé, ce qui serait une faute dans la charge — il dit que le mot a changé de place : descendre a pris le lieu de veiller, prendre a pris le lieu de garder. Le même être, le même geste de se pencher vers le bas, et plus la même charge] [et descendre n'est pas en soi une chute. C'est même le geste de celui qui a charge d'un domaine et vient l'inspecter : YHWH descend voir la ville et la tour que des hommes bâtissent (*Genèse* 11:5), et il redescendra ainsi chaque fois qu'une chose demande à être vue de près. Un domaine se visite d'en haut, et l'on remonte. Ce que ce verset retient contre eux n'est donc pas la direction du mouvement — c'est qu'il n'a pas de retour].

Leur nombre fut grand [et le nombre change la nature de l'affaire. Un veilleur qui descend est un cas : on le juge, on le remplace, la garde continue. Une troupe qui descend n'est plus un cas — c'est une avarie de la garde elle-même, et c'est ce que le v.18 constatera en propres termes. Le livre le note en une clause et n'y revient jamais, mais tout le décret en dépend : on ne remplace pas ce qui s'en est allé en masse], et le souvenir de leurs chefs [et « souvenir » ne se passe pas dans une tête. Le verbe hébreu de la mémoire, zakar, dit un acte et non un état : ʾElohim se souvient de Noach, et aussitôt un souffle passe sur les eaux et elles baissent (*Genèse* 8:1). Se souvenir, c'est agir en conséquence. Un souvenir déposé chez des scribes n'est donc pas une nostalgie rangée quelque part : c'est un dossier qui attend d'être ouvert] fut transmis parmi les scribes [et les voisins tenaient des listes qui enjambent les eaux. La grande liste des rois de Sumer aligne ceux d'avant la crue, avec des règnes de dizaines de milliers d'années, puis note que les eaux passèrent, puis reprend le compte. Garder une liste par-dessus la catastrophe était donc un usage de scribe, et ce livre en tient une lui aussi — sauf qu'elle ne compte pas des rois : elle compte ceux qui n'avaient pas de royaume] [garder un nom est un métier, et un métier lent : des listes recopiées d'une génération à l'autre dans des écoles où l'on apprend d'abord à copier des listes. Ce qui n'est plus recopié cesse à peu près d'avoir eu lieu. Noter ici que leurs chefs ont été gardés par les scribes n'est donc pas un détail d'archive — cela prépare ce que ce livre fera de l'écriture : une tablette décidera de leur fin (ch. 5), et une lettre de scribe la leur signifiera (ch. 7)].

Shemichazah (Shemichazah / שמיחזה) [shemi (שְׁמִי) : mon Shem + chazah (חָזָה) : a vu — "Mon Shem a vu" ; chef des ʿirin, son Shem porte la mémoire de la transgression collective] [et son nom contient les deux mots du livre. Le Shem, qui est la place qu'on tient dans l'ordre ; et le regard, qui est le geste par lequel cette place a été quittée au v.3. Celui qui mène la descente s'appelle donc de l'acte qu'il commet, et il s'en appelait déjà avant de le commettre. Le livre ne l'explique pas : il pose le nom et laisse le lecteur l'entendre] se tint parmi eux ; ʿAzazel (ʿAzazel / עזאזל) [étymologie débattue — az (עַז) : fort, bouc + el (אֵל), ou de azal : s'en aller entièrement ; figure du déplacement vers le désert et de la faute portée hors du camp] [et il y a une scène derrière ce nom. Une fois l'an, deux boucs sont présentés à l'entrée de la Tente ; on tire au sort, et le sort désigne l'un pour YHWH, l'autre pour ʿAzazel. Sur la tête du second, on énonce à voix haute tout ce qui a été reconnu, puis un homme désigné pour cela l'emmène et le lâche dans une terre retranchée (*Lévitique* 16:8-10, 21-22). Ce que le texte ne dit à aucun moment, c'est ce qu'est ʿAzazel — un lieu, un être, un état. Il ne le dit pas, et l'ONT ne le dira pas à sa place] fut nommé avec eux ; Baraqel (Baraqel / ברקאל) [baraq (בָּרָק) : éclair + el (אֵל) — "éclair d'El" ; père de Mahaway] [et ce nom finit par ʾEl, comme finissent tant de noms de ce corpus — Mikhaʾel, « qui est comme ʾEl ? », Rafaʾel, « ʾEl guérit », Yishmaʿel, « ʾEl entend ». Un nom pareil ne parle pas de celui qui le porte : il désigne celui dont il relève. Voilà donc un être qui a quitté sa garde et dont le nom continue de pointer vers celui qu'il a quitté, à chaque fois qu'on le prononce. Un Shem ne s'annule pas quand son porteur s'en va] fut compté parmi les pères de la génération de démesure [trois noms, et trois verbes différents pour les amener. Le premier se tint parmi eux : il est là, en personne, il mène. Le deuxième fut nommé avec eux : on l'ajoute à la liste. Le troisième fut compté parmi : on le range dans un ensemble. Le verset gradue ainsi trois degrés de présence en une seule phrase, du chef qu'on voit jusqu'à celui dont on tient seulement qu'il en était] [et trois noms seulement, sur un grand nombre. Ce n'est pas une mémoire trouée : c'est ainsi qu'un dossier se constitue. On retient ceux qui répondront, et le reste est couvert d'une formule collective — celle que la lettre du chapitre 7 emploiera mot pour mot : « et tous ses compagnons ». Un nom, ici, n'est pas un souvenir : c'est une adresse à laquelle on notifiera] [et une génération, ici, n'est pas une tranche d'âge. C'est une unité qu'on juge : Noach est dit intègre « dans ses générations » (*Genèse* 6:9), c'est-à-dire mesuré contre les siens, et non dans l'absolu. Nommer « la génération de démesure » revient donc à constituer un ensemble d'hommes en une seule pièce du dossier — ce qui explique que le décret, plus tard, ne procède pas nom par nom].

Ils descendirent vers la Terre, non comme malʾakhim mandatés, mais comme puissances qui quittent leur place [le mouvement est le même, et tout diffère. Un malʾakh descend aussi des shamayim vers l'eretz : c'est même toute sa définition, de laʾakh — être envoyé. Mais il est envoyé, il fait la chose pour laquelle on l'a envoyé, et il repart. Ceux-ci descendent d'eux-mêmes et ne repartent pas. Toute la différence tient dans un mot que le verset laisse absent : personne ne les a envoyés] [et le français a perdu l'emploi pour ne garder que l'être. « Ange » nomme aujourd'hui une espèce : quelque chose qui a des ailes, une nature, un rang. L'hébreu ne connaît pas cette espèce — il connaît une charge, et le mot dit seulement « envoyé ». Demandez à l'un d'eux ce qu'il est : la seule réponse disponible est ce pour quoi il a été dépêché] [et un envoyé rend compte. C'est la dernière partie de sa mission, pas une politesse : les lettres du Proche-Orient ancien se terminent régulièrement par la demande d'une réponse, et un messager qui ne revient pas est un messager perdu. Ceux-ci ne reviennent devant personne — et c'est là que se referme l'écart avec le malʾakh] [et quitter sa place n'est pas changer d'endroit. Le corpus a un mot pour cela, maqom, qui vient de la racine du relèvement : ce n'est pas un emplacement indifférent à ce qu'il contient, c'est ce qui tient debout ce qui s'y trouve. Sortir de son maqom, ce n'est donc pas se déplacer — c'est se priver de ce qui vous tenait, et il n'y a rien ailleurs qui le remplace].

Alors ils connurent [et connaître, ici, n'est pas être informé. Le corpus a pour cela daʿat, le connaître par participation : on ne connaît pas une chose en la regardant du dehors, on la connaît en étant dedans. C'est le même mot qui dit l'union d'un homme et d'une ʾishah. Un secret connu de cette façon n'est donc pas un renseignement qu'on détiendrait : c'est une chose dont on fait désormais partie, et dont on ne ressort pas] des secrets (razin / רָזִין) [araméen : mystères, secrets célestes. Le problème n'est pas le savoir en lui-même, mais sa transmission hors mandat] [et le mot est celui de Daniel. Là, un roi exige qu'on lui dise un raz qu'il n'a pas voulu raconter, et ses hommes de métier répondent qu'aucun homme sur terre ne le peut ; la réponse vient d'ailleurs, et le texte nomme celui qui l'envoie le révélateur des secrets. La leçon tient en un verbe : un secret ne se prend pas, il se donne. Ceux du v.11 n'ont pas été donnés — ils ont été ouverts] qui n'avaient pas été remis aux fils de l'Être façonné du sol [et « remis » est le mot qui décide. Ce qui sépare un secret d'un savoir n'est pas sa difficulté : c'est qu'il a un destinataire. *Deutéronome* 29:28 partage le monde en deux d'une seule phrase — les choses cachées sont à YHWH ʾElohim, les choses découvertes sont à nous et à nos fils. Il n'y a pas là de savoir interdit par principe : il y a un partage, et une part qui n'a pas encore été passée de l'autre côté] [et « les fils de » compte l'humanité comme une lignée. C'est ainsi que ce corpus range les vivants : on est le fils de quelqu'un, on aura des fils, et une place se passe de main en main le long de cette chaîne. Retenez-le pour la suite du livre : ceux qui regardent d'en haut n'ont ni père ni fils, et rien dans leur monde ne se transmet. C'est au v.14, et pour la première fois, qu'ils en auront — et ce sera précisément le désastre].

Ils ouvrirent ce qui devait demeurer fermé [et ce qui est fermé l'est par un scellement. Une motte d'argile fraîche pressée sur la corde d'une porte ou sur le col d'une jarre, un sceau roulé dessus, et voilà : la chose est scellée. Cela n'empêche personne d'entrer — un homme décidé passe outre en un instant. Ce que le scellement produit n'est pas un obstacle, c'est une preuve : il rend le passage visible après coup. D'où la gravité propre au geste : rompre un sceau est une faute qui se constate, indépendamment de ce qu'on a fait ensuite], et ils livrèrent des savoirs sans mesure [et ce mot revient du v.2, où la Terre avait sa mesure et les eaux leur limite. Un savoir « sans mesure » n'est donc pas un savoir trop abondant : c'est un savoir qui n'a pas été ajusté à ce qui le reçoit, exactement comme une eau qui n'aurait plus de bord. Le livre emploie deux fois le même mot pour désigner la même avarie, une fois dans le cosmos et une fois dans la transmission] à ceux qui n'avaient pas reçu mandat pour les porter [et c'est ici que le livre contredit ses voisins. Les traditions des nations racontent elles aussi que les arts sont venus aux hommes d'ailleurs, avant les eaux — le travail du métal, la lecture des signes, la vertu des racines, la marche des astres — et elles le racontent comme un bienfait : des sages sortis des eaux ont enseigné aux hommes ce qu'ils n'auraient pas trouvé seuls, et l'on garde leurs noms avec reconnaissance. Ce livre décrit exactement la même scène et l'appelle une brèche. Ce n'est pas le contenu qui a changé, c'est le canal : un savoir remis hors mandat n'est pas un cadeau, c'est une chose sortie de sa garde] [et un savoir ancien ne circule jamais seul. Il tient dans un corps de gens qui le portent : une école de scribes, une famille de métier, un sacerdoce — et ce corps transmet en même temps les règles d'emploi et le rang de celui qui peut s'en servir. On n'apprend pas la fonte du bronze en dehors d'un atelier, ni la lecture des présages en dehors d'un collège. Livrer un savoir sans le corps qui le tient, c'est le livrer sans ce qui en bornait l'usage].

Le savoir fut détaché du service ; la connaissance fut séparée de la garde [et ce couple-là est celui du Jardin. *Genèse* 2:15 y pose l'humain pour deux choses et deux seulement : servir et garder. Le verset reprend les deux mots, dans le même ordre, et les décroche l'un après l'autre — le savoir d'avec le service, puis la connaissance d'avec la garde. Ce qui est démonté ici, terme à terme, est le mandat confié à l'humain, et il est démonté par ceux à qui il n'avait jamais été confié] ; l'art devint puissance de trouble [trois fois la même rupture, et pas une fois le texte ne dit que le savoir soit faux. Le métal se travaille vraiment, les signes se lisent vraiment. Ce qui est rompu est l'attache : servir se dit ici avad (עָבַד), le mot du service qu'on rend dans un sanctuaire, et connaître engage celui qui connaît. Un savoir décroché de son office ne devient pas un savoir neutre — il devient disponible pour n'importe quoi, et c'est cela que le verset appelle un trouble] [et la forge le montre mieux qu'un raisonnement. Le corpus connaît les deux sens du même métal : *Ésaïe* 2:4 fait battre les épées en socs de charrue et les lances en serpes ; *Joël* 4:10 commande l'inverse, qu'on batte les socs en épées. Même fonte, même enclume, même geste. Le fer ne décide de rien — ce qui décide est l'office auquel on l'attache, et c'est ce lien-là que le verset dit rompu] [et voyez quel verbe est retourné. Séparer est le geste qui a fait le monde : la lumière d'avec les ténèbres, les eaux d'avec les eaux. Ici on sépare encore — mais on sépare ce qui devait tenir ensemble. C'est la même opération à l'endroit exact où il ne fallait pas la faire, et c'est peut-être la définition la plus courte de ce que ce livre raconte] [et « trouble » ne dit pas un désordre passager. Dans ce corpus, le contraire de l'ordre n'est pas le vide : c'est l'état que *Genèse* 1:2 nomme tohu vavohu — sans ordre, sans fonction, sans habitant, une matière présente et fonctionnellement inexistante parce que rien n'y est nommé ni assigné. Dire qu'un art devient puissance de trouble revient donc à dire qu'il travaille dans le sens de l'avant-monde, et c'est la même direction que prendront les eaux].

Et les ʿirin prirent des ʾishah (nashim / נָשִׁים) [pluriel de ʾishah : prise d'alliance et de génération par laquelle la frontière entre domaine céleste et domaine humain est franchie] [et l'ONT ne dit pas « femmes », délibérément. ʾishah est de ces mots qu'elle laisse en hébreu, parce que le français n'a que des termes de condition sociale là où l'hébreu a un terme de vis-à-vis : en *Bereshit* 2, l'ʾishah est édifiée — le verbe est celui du bâtisseur — pour se tenir en face de l'ʾish, et le lien des deux est présenté comme une seule chair. Employer ce mot ici dit donc ce qui est saisi : non des personnes disponibles, mais le vis-à-vis de quelqu'un d'autre] parmi les filles de l'Être façonné du sol, et l'union franchit la frontière entre le domaine céleste et le domaine terrestre [le verbe est celui de *Genèse* 6:2, mot pour mot : vayiqchu lahem nashim, « et ils prirent pour eux des ʾishah ». C'est laqach (laqach / לָקַח), la saisie souveraine — prendre, saisir, emmener —, celle qui ne se négocie pas et ne demande rien à ce qu'elle prend. La Torah ne dit pas un mot de plus sur cette scène ; ce livre-ci n'en dit pas davantage, et il faut laisser le silence là où le texte l'a mis].

De cette rupture naquirent [et le verset ne dit pas « de cette union ». Il dit « de cette rupture », et le choix du mot déplace toute la cause : ce qui engendre n'est pas nommé par l'acte de deux êtres, mais par l'état du monde au moment où il a lieu. Les récits des nations racontent volontiers des unions entre un dieu et une femme, et ils en tirent des lignées royales dont on se réclame. Ici la même scène est comptée comme une avarie, et ce qui en naît porte le nom de l'avarie et non celui d'un père] les gibbarayaʾ (gibbarayaʾ / גבריא) [araméen : les puissants, les démesurés — forme araméenne de gibbor (גִּבּוֹר) ; êtres nés d'un franchissement de la frontière entre domaine céleste et domaine terrestre] [et il faut tenir la distinction avec un mot voisin. La racine dit « l'emporter, prévaloir ». Elle donne le gibbor, celui qui pèse et dont la force fait le poids ; elle donne aussi la gevurah, qui n'est pas la force du bras mais le pouvoir de mener une chose à terme. Ce sont deux issues d'une même racine, et le corpus les sépare nettement : la gevurah se mesure à ce qu'elle achève, le gibbor à ce qu'il écrase. Ceux-ci portent le second nom] [et *Genèse* 6:4 nomme deux choses dans un seul verset — les Nefilim et les gibborim — sans dire si ce sont les mêmes. Le premier mot vient de la racine « tomber », et il reste ouvert : ceux qui sont tombés, ceux qui font tomber, les êtres de la chute. La Septante a lu « géants » et vingt siècles d'images ont suivi, mais le mot ne dit rien de la taille. Le texte ne tranche ni sur le sens ni sur l'identité des deux groupes, et l'ONT laisse les deux questions ouvertes]. Leur Shem (shem / שֵׁם) [nom comme existence fonctionnelle, place lisible dans l'ordre] fut connu sur la Terre, mais il fut connu comme un poids déplacé [peser est la mesure d'exister, dans cette langue : la kavod (kavod / כָּבוֹד) vient de kaved, être lourd, et ce qui a du poids dans l'ordre y a de la réalité. Mais un poids ne vaut que posé là où on l'a posé. Celui-ci n'a pas de socle, parce qu'aucune place ne lui a été assignée — et une masse sans socle ne fait pas une grandeur plus grande, elle fait une charge. Le chapitre suivant dira ce que la Terre en éprouve].

Ils n'étaient ni gardiens des Cieux, ni serviteurs de la Terre [et servir la Terre est un emploi que ce corpus nomme, sans mépris aucun. Qayin est celui qui sert l'ʾadamah (*Genèse* 4:2), Noach sera l'ʾish de l'ʾadamah (9:20) : on les présente par là, et cela suffit à dire qui ils sont. Le mot du service est d'ailleurs celui du service dans un sanctuaire. Il y a donc bien une place au ras du sol, aussi humble qu'on voudra et parfaitement réelle. Ceux-ci ne l'ont pas non plus] [essaie de demander à l'un d'eux ce qu'il garde. Dans ce monde, on répond à la question « qu'est-ce que c'est ? » en disant ce à quoi la chose a été postée : les luminaires gouvernent le temps, l'Être façonné du sol gouverne le vivant, les ʿirin veillent, et une chose sans emploi n'existe pas encore tout à fait. La réponse manque ici. Elle ne manque pas parce qu'ils seraient mauvais — la violence ne vient qu'au chapitre suivant — elle manque parce que personne ne leur a donné de part. Voilà ce qui ne peut pas durer : non ce qu'ils font, mais le fait qu'ils tiennent sans avoir été posés] [et garder un domaine est un poste réel dans ce corpus, pas une figure. À l'entrée du Jardin, après la sortie, des kheruvim et une lame tournoyante sont postés pour garder le chemin de l'arbre (*Genèse* 3:24) — et c'est tout ce qu'on nous en dit : ils sont là, ils gardent, on ne saura rien d'autre d'eux. Voilà à quoi ressemble une existence pleinement assignée : elle tient dans une ligne, et la ligne suffit] [et le verset emploie une figure qu'il faut reconnaître. Nommer les deux bouts pour dire le tout est une manière propre à cette langue : « les Cieux et la Terre » veut dire l'ensemble de ce qui est. Dire qu'ils ne sont ni de l'un ni de l'autre ne dit donc pas qu'ils occuperaient un entre-deux — cela dit qu'il n'y a pas de troisième endroit].

Ils se tinrent entre les domaines [et « se tenir » n'est pas une posture, dans cette langue. On se tient toujours devant quelqu'un : ʾAvraham se tient devant YHWH pour plaider (*Genèse* 18:22), les serviteurs se tiennent devant leur maître, l'armée des Cieux se tient à droite et à gauche du trône. Se tenir, c'est occuper un rang devant une face. Dire qu'ils se tiennent entre les domaines revient donc à dire qu'ils se tiennent devant personne — et c'est la seule manière de se tenir qui ne fasse tenir à rien], et leur présence pesa sur toute chair (kol basar / כָּל־בָּשָׂר) [toute chair vivante dans sa fragilité terrestre ; expression qui annonce la portée cosmique du jugement] [et ce qui pèse sur le basar n'en a pas. Le basar, dans ce corpus, est ce par quoi on est un vivant parmi les vivants — ce qui respire, ce qui vieillit, ce qui meurt. Un envoyé céleste n'en a pas : c'est pour cela qu'il ne peut ni mourir ni rien transformer de ce qui meurt. Le verset installe donc une pression entre deux ordres qui n'ont pas les mêmes prises, et c'est ce déséquilibre-là, non une cruauté, qui rend la suite inévitable].

Alors la Terre commença à être chargée [et la Terre, ici, n'est pas un décor. Elle porte, elle donne, elle refuse : *Genèse* 4:12 dit qu'elle ne donnera plus sa force à celui qui a versé le sang sur elle, et *Lévitique* 18:25 va jusqu'à dire qu'elle vomit ses habitants quand ils la souillent. Une Terre « chargée » est donc une Terre qui approche de ce qu'elle peut porter — et le mot n'est pas une image de fatigue : c'est la mesure d'un support] [et « commença » est le seul mot de durée du chapitre. Tout le reste est au constat, verset après verset ; ici le texte note un début, donc un processus, donc du temps qui court entre la descente et les eaux. Retenez-le pour le chapitre 7 : quand ils demanderont un délai, le délai aura déjà été donné et consommé, et c'est ce qui rendra la réponse si brève]. Ce qui était assigné fut déplacé ; ce qui était limite devint passage ; ce qui était garde devint prise [trois inversions, et la deuxième porte tout le livre. Une limite devenue passage, c'est le verset 2 lu à l'envers : les eaux d'en haut retenues, les eaux d'en bas contenues, chacune sous sa limite. Quand les limites cessent de séparer, les eaux n'ont plus de raison de rester où elles sont. Le mabbul ne sera donc pas une punition ajoutée du dehors, au chapitre 10 — ce sera ce qui arrive à un monde dont les séparations ont été ouvertes] [et la troisième inversion écrit le chef d'accusation. « Ce qui était garde devint prise » : ce sont les deux verbes exacts que la lettre du chapitre 7 leur opposera, dans cet ordre — vous avez quitté votre garde, vous avez pris des ʾishah. Six chapitres plus loin, le scribe ne fera que reprendre la formule d'ici. Le dossier était déjà écrit avant que la plainte ne monte].

Et dans les Cieux [et l'affaire s'ouvre par le haut, ici. Le chapitre 2 la fera ouvrir par le bas : la Terre criera, et son cri montera. Ce sont deux entrées dans le même dossier — un constat qui descend et une plainte qui monte —, et le corpus connaît les deux : le sang de Hevel crie depuis le sol sans qu'aucun témoin ne l'ait vu (*Genèse* 4:10), et YHWH descend voir si le cri d'une ville est conforme (18:21). Rien ne se juge sur une seule source], les saints (qaddishin / קַדִּישִׁין) [les êtres consacrés du domaine céleste, ceux qui demeurent dans leur fonction] [et « saint » est un mot que le français a déplacé. Il y nomme une perfection de conduite ; l'hébreu nomme une mise à part. Le qodesh est l'état d'une chose retirée de l'usage ordinaire pour un office : un ustensile le devient quand il cesse d'être disponible pour n'importe quoi, un jour le devient quand il est retiré du compte des jours utiles. Rien n'est qodesh par nature — tout l'est par assignation. Dire de ces êtres-ci qu'ils sont saints, c'est donc dire une seule chose : ils sont encore à leur poste, et c'est l'exact contraire du v.3] virent que le trouble n'était pas seulement parmi les hommes [et les hommes n'ont rien franchi. Ce sont des ʿirin qui ont quitté leur poste, et c'est la Terre qui porte ; le verset le note sans en faire un grief à plaider. C'est la conséquence directe de ce que le v.1 a posé : dans un cosmos où chaque zone tient parce qu'une autre la tient, une garde lâchée en haut se paie en bas. Ce n'est pas une injustice qu'on pourrait redresser en punissant mieux — c'est la manière dont un édifice répartit une charge], mais dans la structure même de l'ordre [voir, ici, est un acte de procédure, et non un mouvement de compassion. Ce que les qaddishin constatent n'est pas une somme de méfaits à porter au compte d'individus : c'est une avarie au niveau de l'assignation elle-même. La différence commande toute la suite du livre. On juge des coupables un par un ; on ne juge pas une confusion de domaines, on la recouvre et on sépare de nouveau. Le chapitre 2 fera monter la plainte, les chapitres 7 et 9 diront le décret, le chapitre 10 fera revenir les eaux].

Notes philologiques

  • Les éléments attestés ou fortement appuyés par le cycle hénochien sont : ʿirin, secrets, descente, union, génération des gibbarayaʾ et corruption de la Terre.
  • Les formes araméennes (irin, razin, gibbaraya, qaddishin) servent ici de niveau 3 utile ; elles ne prétendent pas restituer chaque ligne fragmentaire.
  • Le nombre de deux cents appartient au cycle traditionnel des ʿirin ; il est laissé en note pour ne pas alourdir la voix narrative.
  • Shemichazah, ʿAzazel et Baraqel sont intégrés parce que le Livre des Géants présuppose le récit des ʿirin, mais leur distribution exacte dans les fragments demeure lacunaire.
  • Le lien avec les Nefilim et les gibborim de *Genèse* 6:4 est traité dans les parallèles bibliques.

Notes ontologiques

  • La faute des ʿirin est une sortie de domaine.
  • Les gibbarayaʾ sont une anomalie de fonction : leur naissance rend visible une confusion des séparations créationnelles.
  • Le chaos est dissolution des distinctions, non absence de matière.

Parallèles bibliques éventuels

  • *Bereshit* 1 : création par distinctions.
  • *Genèse* 6:1-4 : fils d'ʾElohim (benei ha-elohim / בְּנֵי הָאֱלֹהִים), filles de l'Être façonné du sol (benot ha-adam / בְּנוֹת הָאָדָם), Nefilim (nefilim / נְפִילִים) et puissants (gibborim / גִּבֹּרִים).
  • 1 Chanokh 6-8 : serment des ʿirin et transmission des secrets.