Chapitre 2
Sefar Gibbaraya 2
Sefar Gibbaraya 2
La Terre alourdie
Les gibbarayaʾ (gibbarayaʾ / גבריא) grandirent [grandir n'a de fin que pour ce qui a reçu une taille. Un arbre s'arrête, un bœuf s'arrête, un homme s'arrête — non par manque de vigueur, mais parce qu'une mesure leur a été assignée avec leur espèce. Ceux-ci sont nés d'un franchissement : personne ne leur a donné de terme, et ce que le verset appelle grandir est en réalité une croissance qui ne sait pas où s'interrompre], et l'ʾeretz (ʾeretz / אֶרֶץ) ne put les recevoir [recevoir est l'office de la Terre, non une bonne volonté qu'elle aurait. En *Bereshit* 1 elle est nommée, délimitée, puis chargée de porter des vivants ; porter est ce pour quoi elle existe. Dire qu'elle ne put pas n'accuse donc pas sa faiblesse — cela dit qu'on lui a présenté quelque chose qui n'entre dans aucune des places qu'elle tient] comme elle reçoit les vivants selon leur espèce (lemin / לְמִין) [principe d'ordre : chaque vivant demeure dans sa limite et dans sa fonction] [« selon son espèce » revient à chaque étape du premier chapitre, jusqu'à la monotonie — et c'est une clause, non une classification. Elle garantit que ce qui sort d'une chose est de la même sorte qu'elle : l'arbre porte le fruit qui refait l'arbre, la bête engendre sa bête. La Terre ne reçoit donc pas des vivants en général, elle reçoit des sortes, et c'est à ce titre qu'elle a de la place pour chacune. Ceux-ci n'en ont aucune, et il n'existe aucune ligne du compte où les inscrire].
Ils prirent le fruit des arbres, le grain des champs, les bêtes du troupeau, les bêtes sauvages, les créatures ailées et les rampants [suivez la liste et vous relirez le premier chapitre de la Torah. Les grands quadrupèdes, les bêtes sauvages, les créatures ailées, les rampants : ce sont les catégories de *Bereshit* 1, dans leur ordre, chacune installée dans son domaine « selon son espèce ». Ici elles sont parcourues d'un bout à l'autre par une seule bouche. Une dé-création est en cours bien avant que les eaux ne montent — et elle se fait en mangeant] [et « les bêtes du troupeau » ne sont pas un plat de plus dans la liste. Dans ce monde, le troupeau est la fortune d'une maison : le mot qui le désigne, miqneh, vient de qanah — fonder et maîtriser, acquérir —, la racine même par laquelle le corpus dira d'ʾElohim qu'il est fondateur et maître des Cieux et de la Terre. On ne compte pas ses biens à côté de ses bêtes : ses bêtes sont ses biens. Prendre un troupeau n'est donc pas prendre un repas, c'est prendre à une maison tout ce sur quoi elle se tient].
Ils prirent aussi les grands vivants des eaux [ceux que *Genèse* 1:21 nomme tanninim — les grands dragons, divinités du chaos chez les voisins, réduits par la Torah au rang de Nefesh vivants parmi d'autres. Le récit les avait démythologisés ; ce verset les rend au menu, et le dernier domaine encore intact tombe à son tour], et ce que la Terre produisait ne suffisait pas à leur bouche [et voyez dans quel sens la phrase mesure. *Genèse* 1:29-30 assigne à chaque vivant ce qu'il mangera : la nourriture est une part attribuée, et c'est le monde qui donne la mesure de la bouche. Ici le rapport s'inverse — c'est la bouche qui décide ce que le monde doit produire, et un monde ainsi mesuré est toujours trouvé insuffisant].
Ils mangèrent, et leur faim demeura [voilà ce que produit un être sans assignation. Tout vivant du cosmos a une mesure : la bête mange et cesse, le sol donne et se repose, les luminaires gouvernent leur part du temps. Les gibbarayaʾ n'ont pas de part, parce que personne ne leur en a donné une — et une faim sans mesure n'est pas un appétit plus grand, c'est un appétit sans forme] [et il faut se représenter la table. Manger, dans ce monde, se termine : le pain finit, la main s'arrête, on dit qu'on a assez et l'on se lève. Ce moment-là est le seul instrument dont dispose un vivant pour savoir où il s'arrête, et il ne leur a pas été donné. Ce que le verset décrit n'est pas la gloutonnerie : c'est un corps privé de l'organe qui dit « c'est fait »].
Ils prirent encore, et leur prise ne reçut pas de limite [prendre est le verbe des pères. *Genèse* 6:2 l'emploie pour eux : les fils d'ʾElohim virent que les filles de l'Être façonné du sol étaient tov, et ils prirent des ʾishah — sans qu'un don, une demande ou une berith soit mentionné. Les fils refont ici le geste exact de leurs pères, sur un autre objet. La démesure ne s'est pas inventée à la génération suivante, elle s'y est seulement élargie].
L'abondance de la Terre fut changée en manque [et rien n'a été retiré. Le sol produit ce qu'il produisait, les troupeaux sont les mêmes : c'est la mesure qui a disparu, pas la matière. La disette dont parle ce verset n'est pas un défaut de la Terre — c'est ce qui arrive à une abondance quand elle rencontre une bouche sans bord], parce qu'une bouche sans mesure était entrée dans l'ordre des vivants [entrée, et le mot compte. Ils ne viennent pas du dehors comme une puissance ennemie qu'on pourrait repousser à la frontière : ils sont nés ici, d'un père des shamayim et d'une mère de l'eretz, et ils occupent une place que l'ordre n'a pas prévue. Ni gardiens du seuil comme leurs pères, ni serviteurs du sol comme leurs mères : le désordre n'est pas ce qu'ils font, c'est ce qu'ils sont, et c'est pourquoi leur seul appétit suffit à défaire un monde].
Alors les gibbarayaʾ étendirent la main contre les fils de l'Être façonné du sol (ha-adam / הָאָדָם) [et l'on vient de franchir un seuil. Jusqu'ici la démesure mangeait : les arbres, les troupeaux, les bêtes, les grands vivants des eaux. Le verset garde le même mouvement — étendre la main — et change seulement ce qu'elle atteint. Le récit ne marque aucune rupture, aucun « alors ils devinrent cruels » : pour une prise sans limite, les hommes sont simplement ce qui vient après les poissons] [la périphrase est celle du régime antédiluvien (§3.2) : ceux qu'on frappe sont ceux qui ont été tirés du sol et chargés de gouverner. *Genèse* 9:6 en fera l'argument même du droit du sang — on ne verse pas le sang de l'Être façonné du sol, parce qu'il porte la représentation d'ʾElohim sur la Terre. Frapper ces vivants-là n'est donc pas seulement les tuer : c'est atteindre le vice-roi dans le domaine qu'il tenait].
Ils combattirent toute chair (kol basar / כָּל־בָּשָׂר) [basar est l'existence incarnée, fragile, partagée : ce par quoi on est un vivant parmi les vivants, ce qui peut être blessé et qui meurt. Et kol basar — toute chair — est l'expression que *Genèse* 6:12 emploiera juste avant le mabbul, quand la Terre sera trouvée corrompue. Le lecteur du Second Temple entend le verdict arriver dans le vocabulaire même du crime], et le sang (dam / דָּם) [le sang comme vie répandue hors de sa place ; lorsqu'il est versé, le sol devient témoin] fut versé sur l'ʾadamah (ʾadamah / אֲדָמָה) [la glaise habitable et cultivable, proche de l'Être façonné du sol par la racine].
L'un d'eux formula sa propre mesure [formuler est le mot que l'ONT réserve à la parole qui accomplit ce qu'elle énonce — celle d'ʾElohim au premier chapitre : il formule la lumière, et la lumière est. Le mettre ici est une ironie du récit, et il ne la souligne pas : l'un des gibbarayaʾ ouvre la bouche dans le registre de la parole créatrice, et rien n'advient. Il faut lire aussi ce que la phrase dit d'autre : sa propre mesure. Au v.1, personne ne leur en avait donné ; il s'en donne une lui-même, et c'est précisément le geste qu'aucun vivant de ce cosmos n'a le droit de faire] : "Avec la force de mon bras puissant, et avec la puissance de ma force, j'ai combattu toute chair." [écoutez le redoublement — la force de mon bras, la puissance de ma force —, puis écoutez ce qui manque. Un roi de ce monde-là ne se vante jamais seul : son inscription s'ouvre en nommant le dieu qui lui a livré l'ennemi, et sa force n'est légitime que d'avoir été reçue. Ici il n'y a personne au-dessus du bras. Et ce qu'il revendique est exactement le crime : j'ai combattu toute chair — il énonce son chef d'accusation en croyant réciter son titre]
Mais cette parole ne se conclut pas par victoire [la vantardise est un genre, et le texte la cite pour la laisser tomber. Les rois d'Assyrie faisaient graver exactement cette phrase sur leurs stèles — par la force de mon bras —, et elle s'y terminait toujours par la liste des villes prises. Ici elle ne se termine pas, et c'est la réponse].
Elle se retourne contre celui qui la prononce, car les maîtres de son jugement (baʿalei dini / בעלי דיני) [ceux qui tiennent l'accusation et le jugement contre lui] [baʿal ne dit pas « maître » au sens où l'on serait maître de quelqu'un. Le mot pose une relation et nomme celui qui s'y tient : baʿalei berit, « les baʿal d'une berith », ce sont des alliés, non des seigneurs. Un baʿal din est donc celui qui tient l'autre bout d'une cause, la partie adverse dans un procès ouvert. Le puissant ne dit pas « mes ennemis », il dit « ceux avec qui j'ai une affaire » — et c'est le vocabulaire d'un homme déjà debout devant un tribunal] demeurent dans les Cieux et se tiennent parmi les saints [il faut voir la salle. Le corpus connaît une assemblée qui siège dans les shamayim et devant laquelle des causes sont plaidées : *Iyov* 1-2 la montre en séance, *Tehilim* 82 la montre en train de juger, et *Job* 15:15 appelle qedoshim — les mis à part — ceux qui s'y tiennent. Celui qui parle vient donc de dire, sans doute sans le mesurer, que son affaire est déjà pendante ; et le lieu où elle se plaide est le seul endroit du monde où son bras n'atteint pas].
Leur bras pesait sur la Terre, mais il ne pouvait atteindre ceux qui lisaient l'ordre depuis les hauteurs [le bras est l'unité de mesure d'un roi, dans tout ce monde-là : sa portée est son royaume, et l'on grave sur les stèles jusqu'où il est allé. Ce verset donne donc la mesure de celui-ci — il atteint la Terre entière et rien au-dessus. Une puissance se définit par sa frontière, et celle-ci vient d'être nommée] [et lire le ciel est un métier, dans les cités d'alentour. Des hommes attachés au palais notent nuit après nuit ce qui paraît au-dessus d'eux, et font porter au roi ce qu'ils en concluent ; le roi les entretient, et il agit sur leurs rapports. Un tel homme est à portée du bras : on le renvoie, on le fait taire, on le remplace. Le verset décrit le même acte — lire l'ordre — accompli depuis un lieu où l'on n'est l'employé de personne. La main ne l'atteint pas, non parce qu'elle est trop courte, mais parce qu'il n'y a là rien qu'un roi puisse tenir].
Ceux qu'ils avaient frappés devinrent témoins [et le mot appartient au tribunal, non au souvenir. Un témoin n'est pas quelqu'un dont on se rappelle : c'est quelqu'un dont la parole compte dans une cause, et le droit hébreu en réclame au moins deux (*Deutéronome* 19:15). Les morts n'ont pas de bouche ; le récit les fait passer du côté qui parle, et ils sont innombrables] ; ceux qu'ils avaient fait taire crièrent encore [c'est le sang de Hevel qui crie depuis le sol (*Genèse* 4:10), porté à l'échelle d'un monde. Le corpus tient que tuer ne fait pas taire : la victime passe du côté de l'accusation, et le sol qui l'a bue devient la pièce à conviction].
Et la plainte monta [et notez le sens du mouvement, car il est le seul que ce cosmos autorise à l'homme. Personne n'escalade les shamayim : on n'y monte pas, on y fait monter — la fumée d'une ʿOlah, un cri. Ce qui répond, lui, descend : YHWH descend voir la ville et la tour (*Genèse* 11:5), il descend voir Sedom — je descends pour voir (18:21). Le pauvre n'a pas d'échelle, il a une voix, et c'est assez].
Elle monta depuis le sang, depuis les corps broyés, depuis les vivants dévorés, depuis les limites violées [c'est une énumération de chefs d'accusation, et il faut lire le quatrième. Les trois premiers nomment des victimes : du sang, des corps, des vivants. Le quatrième ne nomme personne — une limite. Dans ce monde, une frontière franchie est elle-même partie au procès, parce qu'elle n'est pas une convention entre voisins mais une pièce de la structure : c'est en séparant les eaux d'avec les eaux, le jour d'avec la nuit, l'espèce d'avec l'espèce, que le réel a été rendu habitable].
Elle monta non comme plainte d'une cité seulement [la zeʿaqah, le cri judiciaire de l'opprimé, qui déclenche la descente du mishpat. C'est lui qui fera descendre YHWH vers Sedom (*Genèse* 18:20) et qui montera d'Israël en Mitsrayim : une plainte, dans ce corpus, est une procédure, non une émotion], mais comme plainte de la Terre alourdie.
Car la Terre avait reçu fonction d'habitation, non de dévoration [reçu : elle ne se l'est pas donnée. C'est la clef de tout ce chapitre — dans ce cosmos, rien ne tient par soi, tout tient par une place assignée, et *Ésaïe* 45:18 le dira de la Terre en toutes lettres : elle n'a pas été formée pour être tohu, elle a été formée pour être habitée. Une Terre qui dévore ses habitants n'est pas seulement malheureuse : elle fait le contraire de ce pour quoi elle a été nommée].
Elle devait porter les vivants dans leurs domaines [porter, et chacun dans le sien. Le premier chapitre de la Torah ne fabrique pas des créatures, il ouvre des espaces et y installe des occupants : les eaux et ce qui y grouille, la voûte et ce qui y vole, le sol sec et ce qui y marche. Porter n'est donc pas soutenir un poids : c'est tenir ensemble des domaines distincts sans qu'ils se mélangent] [et ce n'est pas la voracité qui est en cause. Une bête peut être terrible et rester dans sa case — elle pèse là où on l'a mise, et l'ordre porte ce poids-là parce qu'il l'a prévu. Les prises de ce chapitre-ci passent d'un domaine à l'autre sans en habiter aucun : les arbres, puis les troupeaux, puis les bêtes sauvages, puis les grands vivants des eaux. Ce qui traverse tout l'ordre n'est la pièce d'aucun], non porter la trace d'une puissance qui consume tous les domaines.
Les gibbarayaʾ furent donc plus qu'une menace parmi les hommes : ils furent une surcharge dans le tissu du monde [et une surcharge n'est pas un ennemi. Un ennemi se combat, se repousse, se traite ; une surcharge ne fait rien contre la structure — elle pèse simplement plus qu'elle n'a été calculée pour porter. C'est pourquoi la réponse qui vient ne sera pas une guerre mais des eaux : on ne fait pas la guerre à un poids, on décharge].
La kavod (kavod / כָּבוֹד) [pesanteur fonctionnelle, poids d'existence dans l'ordre] de la Terre fut atteinte. Non parce que la Terre perdit toute fonction, mais parce qu'une pesanteur étrangère, non assignée, se posa sur elle [le corpus connaît deux poids, et il faut savoir les distinguer. La kavod de YHWH est une pesanteur qui remplit, et le Mishkan la reçoit sans se rompre — parce qu'il a été bâti pour cela, jusqu'au dernier de ses kelim. Ce n'est donc pas la quantité qui décide, c'est l'aptitude à recevoir. Et le chapitre s'était ouvert exactement là : la Terre ne put les recevoir (v.1). Elle n'est pas un kli pour eux, et rien ne pouvait l'y rendre apte] [et remarquez ce que la phrase refuse de dire. Elle ne dit pas que la Terre a perdu sa kavod : elle dit que sa kavod a été atteinte. Le corpus a un verbe pour cet écart, qallel, de la racine qui veut dire alléger — l'exact contraire de barakh, doter, qui alourdit une chose de capacité. Alléger n'est pas vider : le sol allégé de *Bereshit* 3 continue de produire, à la peine, et YHWH promettra en *Genèse* 8:21 de ne plus l'alléger davantage. Une fonction qu'on retire en partie reste une fonction, et c'est ce qui rend la suite possible].
Notes philologiques
- Les fragments évoquent les productions de la Terre, les animaux, les rampants, la violence, le sang et l'insuffisance de la nourriture.
- La confession du géant puissant reprend 4Q531 fragment 17 sous forme resserrée.
- L'expression "maîtres de son jugement" reprend le fragment où le géant reconnaît que ses baʿalei dini résident dans les Cieux.
Notes ontologiques
- L'appétit des gibbarayaʾ est une fonction sans limite.
- La violence atteint le sol, donc l'ordre d'habitation.
- La kavod devient dysfonctionnelle lorsqu'un poids non attribué surcharge la Terre.
Parallèles bibliques éventuels
- *Genèse* 4:10 : le sang qui crie depuis le sol.
- *Genèse* 6:11-13 : la Terre remplie de violence.
- 1 Chanokh 7-9 : dévoration, sang et plainte.