Chapitre 8
Bereshit 9:1-17
Bereshit 8
Bereshit 8
Le mandat renouvelé
ʾElohim (ʾElohim / אֱלֹהִים) dota (vayevarekh / וַיְבָרֶךְ) [de barakh (בָּרַךְ) au piel — la forme qui fait porter l'acte sur quelqu'un. ʾElohim ne souhaite rien à Noach : il dépose en lui une capacité qui n'y était pas. Les mêmes consonnes portent berekh (בֶּרֶךְ), le genou — le geste de qui reçoit et le don se disent dans une seule racine] Noach (Noach / נֹחַ) [Noach — de nuach (נוּחַ) : se poser, trouver sa demeure — le repos fonctionnel] et ses fils et leur formula : « Soyez féconds, multipliez-vous et remplissez l'ʾeretz (haʾaretz / הָאָרֶץ) [écho délibéré de Genèse 1:28 — même formule de dotation inaugurale. La re-création reprend depuis le commencement : Noach est le nouvel Être façonné du sol, doté du même mandat que l'humanité originelle. Le cosmos recommence où il avait commencé]. »
« La crainte de vous (morakhem / מוֹרַאֲכֶם) [mora — de yare : la crainte révérencielle, le recul instinctif devant une présence qui dépasse] et la terreur de vous (vechitatekhem / וְחִתְּכֶם) [chitah — de chatat : être frappé de stupeur, s'effondrer de saisissement. Ensemble, mora et chitah nomment la transformation radicale de la relation entre l'humanité et les animaux : dans Bereshit 1, c'était une co-gouvernance fonctionnelle. Ici, c'est une domination par la peur — conséquence de la rupture de Bereshit 3 déployée dans le monde post-déluge] seront sur toute bête sauvage de l'ʾeretz, sur toutes les créatures ailées des shamayim (hashamayim / הַשָּׁמָיִם), sur tout ce qui rampe sur l'ʾadamah (haʾadamah / הָאֲדָמָה) et sur tous les poissons de la mer [quatre domaines nommés d'un trait — la bête de l'ʾeretz, l'ailé des shamayim, ce qui rampe sur l'ʾadamah, le poisson de la mer. C'est tout le vivant animé de *Bereshit* 1 repris en une phrase, chaque domaine avec son peuple : rien n'est laissé dehors, et c'est ce qui donne à la clause sa portée — la relation bascule partout à la fois] — entre vos mains ils ont été installés (beyadkhem nitanu / בְּיֶדְכֶם נִתָּנוּ) [nitanu — natan au passif : installés. Même verbe que pour les luminaires de Bereshit 1 et les animaux confiés au regard de l'Être façonné du sol en Bereshit 2. Mais la modalité a changé : non plus nomination et co-gouvernance, mais remise entre les mains — une relation de pouvoir où la peur remplace la fonction]. »
« Tout rampant (kol remes / כָּל-רֶמֶשׂ) qui est vivant vous servira de nourriture (leʾokhlah / לְאָכְלָה) — comme la verdure des plantes (ke-yereq ʿesev / כְּיֶרֶק עֵשֶׂב) [écho délibéré de Genèse 1:29-30 : dans le cosmos original pleinement accompli, seul le végétal était alloué comme nourriture — ni l'être humain ni l'animal ne se nourrissait d'un autre être animé. La formule leʾokhlah est la même, mais ce qui est alloué a radicalement changé. Le monde post-déluge n'est plus le cosmos de Bereshit 1 — la mort alimentaire est désormais inscrite dans l'ordre], je vous donne tout [« je vous donne » — natati (נָתַתִּי), de natan, à l'accompli : la chose est déjà donnée au moment où la parole se dit. C'est la forme exacte que reprendra le v.13 pour l'arc — l'allocation de la nourriture et la pose de l'arc sont un seul geste déjà fait, non deux promesses à venir]. »
« Seulement (ʾakh / אַךְ) [akh — particule restrictive forte : la clause d'exception qui encadre toute la permission précédente] la chair (basar / בָּשָׂר) [basar — l'existence incarnée, ce par quoi on est un vivant parmi les vivants. Le mot ne vise pas une matière dont on serait fait : il vise ce qui meurt. C'est pourquoi la clause peut ranger la bête et l'ʾAdam sous un même mot au v.15 — ils ne partagent pas une substance, ils partagent une fragilité] avec son Nefesh (benafsho / בְנַפְשׁוֹ) — son sang (damo / דָּמוֹ) — vous n'en mangerez pas [le sang est identifié au Nefesh — le principe vital de la créature. Manger le sang c'est tenter de s'approprier le Nefesh qui appartient à ʾElohim seul. Prohibition absolue et universelle : antérieure à Sinaï, antérieure à tout système sacrificiel. Elle appartient à l'ordre cosmique post-déluge]. »
« Et en vérité (veʾakh / וְאַךְ), votre sang pour vos Nefesh, je le réclamerai (ʾedresh / אֶדְרֹשׁ) [darash — exiger avec autorité souveraine : non pas une simple demande mais l'exercice d'une prérogative divine. ʾElohim est le garant du Nefesh humain — quiconque l'attaque rend des comptes à ʾElohim directement] — de la main de toute bête sauvage [miyad (מִיַּד) — « depuis la main de ». L'hébreu du droit ne dit pas « auprès de » : il nomme la main qui a fait, et c'est d'elle que le compte se prend. La formule vaut identique pour la bête et pour l'ʾish — une même main, un même compte] je le réclamerai ; et de la main de ha-ʾAdam (ha-adam / הָאָדָם) [adam — l'humanité dans sa totalité : tout être façonné du sol, toute instance du tselem d'ʾElohim sur la Terre. La clause légale ne dit pas « tel être humain » mais ha-adam — l'être-de-terre-et-mandat dans son universalité. Intraduisible à partir d'ici comme Nefesh et Ruach], de la main de l'ʾIsh son frère [« l'ʾIsh son frère » — la formule ramène à *Bereshit* 4, où Qayin répond « suis-je le gardien de mon frère ? » et où le sang crie depuis l'adamah. Ce que le récit y avait laissé sans clause, la parole d'après le mabbul l'énonce comme un ordre du monde : le frère n'est pas une circonstance de la scène, c'est la position de tout ʾish devant tout autre], je réclamerai le Nefesh de ha-ʾAdam (ha-adam / הָאָדָם). »
« Qui verse (shofekh / שֹׁפֵךְ) [participe de shafakh (שָׁפַךְ) — verser, répandre. Le participe désigne celui qui fait, non l'acte : la formule ne vise pas un meurtre mais un homme défini par ce qu'il a fait couler] le sang (dam / דָּם) de ha-ʾAdam (ha-adam / הָאָדָם) — par ha-ʾAdam son sang sera versé (yishafekh / יִשָּׁפֵךְ) [chiasme sonore : shofekh dam ha-adam / ba-adam damo yishafekh — le texte construit une symétrie entre l'adam et le dam, entre l'acte et sa réponse. La structure poétique porte le sens : verser le sang appelle le sang versé, dans un ordre où la vie répond à la vie] — car c'est en représentant fonctionnel d'ʾElohim (betselem ʾelohim / בְּצֶלֶם אֱלֹהִים) [tselem — écho délibéré de Genèse 1:26-27. Le mandat de représentant fonctionnel n'a pas été effacé par le déluge : l'ʾAdam reste le tselem d'ʾElohim sur la Terre. Et c'est précisément parce qu'il est le tselem d'ʾElohim que son sang est sacré — toucher l'ʾAdam c'est toucher la représentation d'ʾElohim lui-même] qu'il mit en place (ʿasah / עָשָׂה) [asah et non bara : le verset ne remonte pas à l'inauguration cosmique, il pointe la mise en place concrète de ce qui porte le tselem. Ce qui fonde la clause n'est donc pas une dignité concédée, c'est un ouvrage exécuté par un autre — verser ce sang, c'est démonter ce qu'ʾElohim a monté] ha-ʾAdam. »
« Et vous — soyez féconds et multipliez-vous, foisonnez (shirtsu / שִׁרְצוּ) [sherets — le grouillement foisonnant des créatures vivantes. Même racine que le sherets des eaux de Bereshit 1 : la re-création reprend les termes de l'orchestration originelle] sur l'ʾeretz et multipliez-vous en elle [« soyez féconds, multipliez-vous » revient mot pour mot depuis le v.1, et le mandat encadre toute la clause du sang : la peur, la nourriture, le compte réclamé tiennent à l'intérieur d'un ordre de fécondité, non l'inverse. Le verbe ravah (רָבָה) est même répété deux fois dans ce seul verset, une insistance que le v.1 n'avait pas]. »
L'alliance
ʾElohim formula (vayomer / וַיֹּאמֶר) [vayomer — de amar : la parole performative, qui accomplit ce qu'elle énonce. Ici elle n'ordonne plus rien — elle engage celui qui la prononce : ce qui suit n'est pas une prescription posée sur Noach mais une déclaration qu'ʾElohim fait sur lui-même] à Noach et à ses fils avec lui en disant [la parole va à Noach et à ses fils : ce qui va être déclaré ne tient pas à la durée d'une seule vie. Le v.17 refermera sur Noach seul — l'engagement s'ouvre sur une maisonnée et se scelle devant un seul témoin] :
« Et moi — me voici (hineni / הִנְנִי) [hineni — forme pronominale de hinneh : non pas une simple désignation mais une auto-déclaration solennelle. ʾElohim se présente en personne comme partie prenante. La même formule qu'ʾAvraham répondra à l'appel divin, que Mosheh au buisson ardent, que les prophètes à la voix de YHWH : je suis là, pleinement présent, engagé] établissant (meqim / מֵקִים) [qum — faire se tenir, faire tenir debout. Non pas karat (couper — le verbe habituel pour sceller une alliance) : ici ʾElohim fait se tenir son alliance. Elle est posée, stable, tenue — elle se tient debout par la parole d'ʾElohim seul] mon berith (beriti / בְּרִיתִי) [berith (בְּרִית) — la structure fonctionnelle d'engagement. Asymétrique ici : ʾElohim seul s'engage. Noach n'est pas invité à promettre quoi que ce soit. Ce n'est pas un contrat bilatéral — c'est une déclaration unilatérale de fidélité permanente. ʾElohim ne demande rien en échange] avec vous et avec votre descendance (zarʿakhem / זַרְעֲכֶם) [zeraʿ (זֶרַע), de zaraʿ (זָרַע) — semer. Non « les enfants » : la semence, ce qu'on met en terre sans le voir lever. La berith ne s'arrête pas à ceux qui écoutent la parole — elle porte sur ce qui n'est pas encore semé, et personne parmi les vivants ne pourra en vérifier la tenue] après vous,
et avec tout Nefesh vivant (nefesh hachayah / נֶפֶשׁ הַחַיָּה) qui est avec vous — les créatures ailées, les grands quadrupèdes et toutes les bêtes sauvages de l'ʾeretz avec vous — depuis tout ce qui est sorti de la tevah (tevah / תֵּבָה) [tevah — le coffre. Le mot ne dit ni navire ni bateau : une caisse qu'on calfate et qui flotte, sans gouvernail, sans voile, sans rame. Le corpus hébreu ne l'emploie qu'ici, pour Noach, et une seconde fois pour le berceau posé sur le fleuve en *Shemot* 2 — deux fois, et les deux fois pour un vivant remis aux eaux] jusqu'à toute bête sauvage de l'ʾeretz [« depuis ce qui est sorti de la tevah jusqu'à toute bête de l'ʾeretz » — un mérisme : nommer les deux bouts pour prendre tout ce qu'il y a entre. L'engagement ne se restreint pas aux rescapés du coffre : il prend le vivant entier, jusqu'à la bête que personne n'a comptée].
J'établis mon alliance avec vous : jamais plus (velo od / וְלֹא-עוֹד) toute chair ne sera tranchée (tikareit / תִּכָּרֵת) [karat — être coupé, retranché. Même racine que karat berith (sceller une alliance en coupant) : la berith que YHWH établit garantit précisément que rien ne sera plus karat. L'acte de l'alliance et son contenu partagent la même racine — la berith répond à la coupure par la promesse de ne plus couper] par les eaux du mabbul (hamabbul / הַמַּבּוּל) [mabbul — terme technique propre au déluge de Noach, nulle part ailleurs dans la Bible. Non pas nahar (fleuve) ni mayim (eaux) ordinaires : le mabbul était le retour des eaux primordiales du tehom sur l'ʾeretz — une décréation cosmique unique. Sa mention ici dans la promesse d'ʾElohim en fait le marqueur de ce qui ne se reproduira jamais], et jamais plus il n'y aura de mabbul (mabbul / מַבּוּל) pour ravager l'ʾeretz [« ravager » — shachat, le verbe du chapitre 6 : l'ʾeretz s'y corrompait d'elle-même, et ʾElohim avait résolu d'achever ce qu'elle avait commencé. Le mot revient ici pour la dernière fois, sous une négation. Ce qui nommait à la fois la ruine et la réponse à la ruine devient ce qui n'aura plus lieu]. »
ʾElohim formula : « Voici le signe (ʾot / אוֹת) [ot — le marqueur fonctionnel dans le cosmos : non pas un symbole arbitraire mais un signe intégré à l'ordre cosmique qui pointe vers une réalité. Les luminaires étaient otot (signes) en Bereshit 1 — l'arc rejoint cette catégorie des signes cosmiques permanents] de l'alliance que j'établis entre moi et vous, et entre tout Nefesh vivant qui est avec vous [la berith est déclarée aussi aux bêtes. Elles ne promettent rien, elles n'entendent rien, et elles sont nommées partie quatre fois en huit versets. L'engagement d'ʾElohim ne passe donc pas par la capacité de répondre : il tient sur tout ce qui respire, y compris sur ce qui ne saura jamais qu'il a été pris], pour les générations ledorot-olam (ledorot ʿolam / לְדֹרֹת עוֹלָם) [ledorot-olam — à travers toutes les chaînes de générations dans l'ʿolam, jusqu'à l'horizon temporel que le regard humain ne peut pas discerner. ʿolam déjà posé en *Genèse* 3:22 et 6:3-4 ; ici, première mention dans le registre covenantal] :
mon arc (qashti / קַשְׁתִּי) [qeshet (קֶשֶׁת) — l'arc de guerre et l'arc-en-ciel : un seul mot hébreu pour une seule réalité. Le guerrier qui a combattu pose son arc — ʾElohim installe son arc dans le nuage comme le guerrier victorieux qui dépose son arme. La paix est déclarée dans le cosmos. Même verbe natan (installer) que pour les luminaires de Bereshit 1 : l'arc est installé dans le ciel comme une fonction permanente de l'ordre cosmique re-créé] je l'ai installé (natati / נָתַתִּי) [de natan (נָתַן) — poser, attribuer, à l'accompli : j'ai posé. Non « je poserai » : l'arc est déjà dans la nuée au moment où ʾElohim parle, et la parole ne l'annonce pas, elle le déclare] dans le nuage (beʿanan / בֶּעָנָן), et il sera comme signe de l'alliance entre moi et l'ʾeretz.
Et il adviendra, lorsque j'amènerai des nuages (ʿanan / עָנָן) [l'hébreu fait ici un verbe du mot « nuée » — beʿaneni, « dans mon faire-nuée » : ce n'est pas un ciel qui se couvre tout seul, c'est quelqu'un qui le couvre. Celui qui avait ouvert les écluses est celui qui amène le nuage, et c'est dans ce nuage-là que l'arc a été posé] [la nuée, celle-là même qui portera la présence au Mishkan et conduira au désert. C'est dans elle que l'arc est posé — non dans le ciel dégagé, mais dans ce qui menace] sur l'ʾeretz, que l'arc (qeshet / קֶשֶׁת) sera vu dans le nuage,
et je porterai attention à mon berith (vezakharti et beriti / וְזָכַרְתִּי אֶת-בְּרִיתִי) [zakar — non pas un rappel cognitif mais un engagement actif : chaque fois que l'arc apparaît, ʾElohim s'oriente activement vers l'accomplissement de sa parole. Le zakar divin déclenche toujours une action — comme en Bereshit 7 où ʾElohim porta attention à Noach et envoya immédiatement le Ruach sur les eaux] qui est entre moi et vous et entre tout Nefesh vivant dans toute chair — et les eaux ne seront plus jamais un mabbul (mabbul / מַבּוּל) pour ravager toute chair.
L'arc (qeshet / קֶשֶׁת) sera dans le nuage, et je le regarderai (ureʾitiha / וּרְאִיתִיהָ) [raʾah — le regard évaluateur d'ʾElohim : le même regard souverain de Bereshit 1 qui constatait que c'était tov. ʾElohim regarde son arc et dans ce regard s'active son engagement envers toute la création] pour porter attention au mémorial vivant (zikaron / זִכָּרוֹן) [zikaron (זִכָּרוֹן) — mémorial vivant : non une trace figée du passé mais un marqueur actif qui réactive l'engagement à chaque apparition. L'arc dans le nuage n'est pas un souvenir — c'est une présence fonctionnelle qui maintient ouverte la déclaration d'ʾElohim] de la berith-olam (berit ʿolam / בְּרִית עוֹלָם) [berith-olam — intraduisible. La berith déclarée par ʾElohim se tient dans l'ʿolam : à travers l'horizon temporel que le regard humain ne peut pas discerner. ʿolam (déjà posé en *Genèse* 3:22, 6:3-4 et v.12) — de la racine "ce qui est caché, dissimulé" : la limite temporelle qui se dérobe au regard, non pas l'intemporel abstrait des Grecs. L'engagement d'ʾElohim porte jusqu'où la mémoire humaine ne peut pas remonter et au-delà de l'avenir qu'elle ne peut pas voir] entre ʾElohim et tout Nefesh vivant dans toute chair qui est sur l'ʾeretz. »
ʾElohim formula à Noach [cette dernière parole ne va plus qu'à Noach : les fils, nommés au v.8, ne sont plus là. La déclaration s'est ouverte sur une maisonnée et se referme devant un seul homme, comme on remet un acte à celui qui en répondra] : « Voici le signe de l'alliance que j'ai établie [haqimoti (הֲקִמֹתִי) — de qum, la même forme causative que le meqim du v.9, mais à l'accompli. Au v.9 ʾElohim était en train de faire tenir debout sa berith ; ici elle tient. Les deux bouts du passage se répondent par un seul verbe, et entre eux quelque chose a été mis debout] entre moi et toute chair qui est sur l'ʾeretz. »