La Bible ONT — מקרא הקדם

Chapitre 3

Toledot Adam ve-Chavah 3

Qayin, Hevel et Shet

Et ʾAdam connut [connaître, ici, n'est pas une pudeur de traducteur. Le verbe est yadaʿ (יָדַע), et ce qu'il désigne suppose d'être à l'intérieur de ce que l'on connaît : c'est la daʿat, celle de l'arbre de *Genèse* 2:9. Le français n'a pas de mot qui fasse cela — il a « savoir », qui regarde du dehors, et il a des mots de chambre, qui ne savent rien. L'hébreu emploie le même pour les deux, et il ne s'en excuse pas] Chavah sa ʾishah [et c'est la première chose qu'ils font dehors. Le Jardin est fermé, le chemin est gardé, et le couple accomplit exactement ce pour quoi il avait été doté au sixième jour — soyez féconds, multipliez-vous, et remplissez la Terre (*Genèse* 1:28). La dotation n'a pas été retirée avec le lieu], et elle conçut et enfanta [il faut s'arrêter sur ce que personne ne peut leur dire. Aucun humain n'avait vu naître un humain : pas de mère pour expliquer, pas de voisine pour tenir la main, aucun mot pour ce qui arrive au corps. Le récit passe en trois syllabes sur ce qui, ce jour-là, n'avait aucun précédent dans le monde] Qayin (Qayin / קַיִן) [de qanah : acquérir — « j'ai acquis un homme avec YHWH » (*Genèse* 4:1)] [la première parole humaine rapportée après la sortie du Jardin est une parole d'acquisition. Chavah ne dit pas « il m'a été donné » : elle dit j'ai acquis, et elle ajoute « avec YHWH » — les deux ensemble, sans que le texte départage ce qui revient à qui] ; puis elle enfanta son frère Hevel (Hevel / הֶבֶל) [« souffle, vapeur » — son Shem porte déjà la brièveté de son existence] [et pour celui-là, aucune parole. Le premier fils reçoit un Shem et l'explication de son Shem dans la bouche de sa mère ; le second reçoit un Shem et rien. *Bereshit* 4 ne comble pas ce vide, et on ne le comble pas ici].

Hevel fut berger de petit bétail [le mot du berger est roʿeh (רֹעֶה), et il tient deux verbes que l'hébreu écrit pareil : voir, et faire paître. Ce n'est pas un accident de la langue — le berger voit le chemin avant que le troupeau n'y marche —, et c'est de là que viendra le titre des rois et des guides d'Israël. Un garçon qui garde des bêtes exerce déjà, en petit, ce qu'on dira plus tard d'un roʿeh de peuple] [et que fait-on d'un troupeau, à cette heure du monde ? La chair n'a pas encore été donnée en nourriture — elle le sera après le mabbul (*Genèse* 9:3). Restent la laine, le lait, la peau, et les bêtes qui naissent : un berger vit de ce que ses bêtes produisent en restant vivantes. C'est de là qu'il prélèvera son tribut, et *Genèse* 4:4 le dit exactement — des premiers-nés de son petit bétail, et de leur graisse], et Qayin serviteur de l'ʾadamah (ʾadamah / אֲדָמָה) [servir rend avad (עָבַד), et c'est le verbe du service au sanctuaire : les lévites avad le Tabernacle, les kohanim avad le Temple. C'est le mot même du mandat donné dans le Jardin (*Genèse* 2:15). Qayin n'a donc pas un métier : il continue dehors la charge d'Eden, sur une ʾadamah qui ne répond plus comme le Jardin répondait] [et le texte ne classe pas les deux frères par leur ouvrage. Il dit un berger et un serviteur du sol, l'un et l'autre à leur place, et rien dans la phrase ne laisse prévoir ce qui va suivre] [et le cadet est nommé le premier. Le verset précédent avait donné l'ordre des naissances — Qayin, puis Hevel ; celui-ci renverse l'ordre et commence par le second. *Genèse* 4:2 fait de même. Le récit ne s'en explique pas, et l'on se gardera d'y lire une préférence : il dit seulement que le rang de naissance ne commande pas la suite de la phrase].

Et ils apportèrent chacun un tribut (minchah / מִנְחָה) [le geste du vassal vers son suzerain — reconnaître une autorité supérieure] [et personne ne le leur a demandé. Aucun ordre n'est rapporté, aucun temps fixé, aucun rite enseigné : deux frères nés hors du Jardin apportent chacun ce que son travail produit. Le geste a survécu au lieu — ce qui vient d'être perdu est l'accès, non le savoir qu'il y a quelqu'un à qui l'on doit] [chacun apporte ce que sa place produit, et il ne pouvait apporter rien d'autre : le berger vient avec du troupeau, le serviteur du sol avec du sol. Le tribut d'un vassal n'est pas un présent qu'on choisit pour plaire — c'est une part prélevée sur ce dont on a la charge, et le prélèvement dit de qui l'on tient cette charge. Aucun des deux frères n'aurait pu apporter l'offrande de l'autre] à YHWH (YHWH / יְהוָה) ; et YHWH regarda vers Hevel et son tribut [le verbe de *Genèse* 4:4 est shaʿah (שָׁעָה) — se tourner vers, prêter attention. Ce n'est pas raʾah, l'examen du maître d'œuvre qui constate qu'une chose est tov : c'est le mouvement de quelqu'un qui se tourne vers quelqu'un. Ce qui est accueilli n'est pas d'abord l'objet posé, c'est celui qui le pose], mais vers Qayin il ne regarda pas de même [et le texte ne dit pas pourquoi. *Bereshit* 4 ne le dit pas davantage : il ne reproche à Qayin ni sa matière, ni son geste, ni son intention. Le silence est la donnée, et le combler — en imaginant une avarice, un mauvais grain, une arrière-pensée — serait écrire à la place du récit ce que le récit a refusé d'écrire].

Et Qayin se dressa contre Hevel son frère [qum (קוּם), se lever, prendre position. *Genèse* 4:8 place ce verbe juste après une phrase qui n'est pas rapportée : Qayin parle à son frère, et ce qu'il lui dit manque. Entre le non-regard et le coup, les deux récits laissent le même trou, et aucun des deux ne le remplit] et le tua [trois mots pour la première mort d'un vivant humain. Elle n'arrive pas par usure et elle n'arrive pas au plus vieux : celui qui meurt le premier n'est pas Adam, à qui il avait pourtant été dit qu'il retournerait au sol. Le fils s'en va avant le père, et par la main du frère] ; et le sang de Hevel cria vers YHWH depuis le sol concret (*Genèse* 4:10) [le sang versé hors de sa place — le sol concret devient témoin] [crier est ici un mot de procédure, non de douleur. C'est le cri par lequel l'opprimé ouvre une cause — celui qui montera de Sedom (*Genèse* 18:20) et fera descendre le mishpat, celui qui montera de Mitsrayim. Le mort n'a plus de voix ; son sang en a une, et elle est reçue comme une plainte déposée].

Ainsi le chataʾ (chataʾ / חָטָא) [rater sa cible — l'acte de sortir de l'ordre reçu] [et le mot n'a pas été prononcé au Jardin. *Bereshit* 3 raconte la rupture sans jamais le nommer ; sa première occurrence dans tout le corpus est en *Genèse* 4:7, devant Qayin, tapi à la porte comme une bête qui guette. Le mot arrive avec la génération suivante — et il arrive avant le meurtre, non après], entrée au Jardin, atteignit les fils : la mort passa des pères aux frères [et ce qui passe ici n'est pas une souillure logée dans le sang. Ce que ce verset montre est un désajustement qui trouve chaque fois une porte neuve. Au Jardin, un arbre ; ici, un tribut qui n'a pas été regardé. Le même défaut d'ajustement, dans une scène que rien ne rendait semblable] [des pères aux frères : le récit ne dit pas que la mort descend, il dit qu'elle passe de côté. Elle avait été annoncée à ceux qui se tenaient au Jardin ; celui qu'elle atteint d'abord n'y était pas et n'avait rien entendu. Et elle ne vient ni par l'usure ni par le terme d'une mesure — elle vient par une main. Le livre note le déplacement et n'en donne pas la raison].

Et ʾAdam connut encore sa ʾishah [le même verbe qu'au v.1, et c'est le seul commentaire que le récit fasse du meurtre. Il ne dit pas le deuil, il ne compte pas les années : il reprend la phrase du commencement, mot pour mot, comme si l'on repartait de là. Ce que la mort a retranché, l'engendrement le reprend — et le reprend au même endroit], et elle enfanta un fils, et elle nomma son Shem [nommer est qara (קָרָא), l'acte qui fait entrer dans l'ordre — le verbe même par lequel ʾElohim sépare et assigne au premier jour. Et c'est la mère qui l'exerce : en *Genèse* 4:1 comme en 4:25, c'est Chavah qui nomme ses fils et qui dit pourquoi — l'acte souverain de faire entrer dans l'ordre est ici tenu par celle qui a porté] Shet (Shet / שֵׁת) [de shat : établir — « ʾElohim m'a établi une autre semence à la place de Hevel » (*Genèse* 4:25)] [à la place de : le Shem dit lui-même qu'il vient combler un vide. Ni l'aîné ni le mort ne portent la suite — elle passe par un troisième que rien n'annonçait, et c'est de lui que descendra Noach (*Bereshit* 5). Le corpus fera cela souvent, et il ne s'en explique jamais].

Et ʾAdam engendra des fils et des filles [c'est la formule des généalogies, et elle vient de *Bereshit* 5, où chaque maillon la répète : un homme, des années, des fils et des filles — puis et il mourut. La formule dit que le monde se remplit ; elle dit dans le même souffle que chacun de ceux qui le remplissent s'arrête] [et des filles, que les listes comptent sans les nommer. Elles sont dans la formule et hors des généalogies ; pourtant ce sont elles qui rendent possible le maillon suivant — les hommes de *Bereshit* 5 ont des enfants, donc quelqu'un les a portés. Le récit les mentionne et passe, et ce livre-ci fera de même : au ch. 8, ce sont « tous ses fils et toutes ses filles » qui mèneront le deuil d'Adam], et ses jours furent nombreux [nombreux, et non comptés. Le chiffre existe ailleurs — *Genèse* 5:5 donnera neuf cent trente ans —, et ce livre-ci ne le reprend pas. Il ne tient pas le registre : il tient la mémoire, ce qui n'est pas le même office] sur la face de l'ʾadamah (pnei ha-adamah / פְּנֵי הָאֲדָמָה) [la face (panim) de l'ʾadamah : sa surface tournée vers l'habitation, non la matière inerte. YHWH aussi a une face (panim, cherchée au ch. 2), et l'humain fut fait pour s'y tenir — le récit joue du même mot : la face vers laquelle l'humain se tourne se déplace, de la face de YHWH (ʿEden) à la face de l'ʾadamah (exil), et sera rendue (ch. 7)] ; mais c'est par Shet que la mémoire devait se tenir debout [et ce qu'une lignée transmet ici n'est pas du sang, c'est une charge. *Genèse* 4:26 dit laquelle : c'est de la descendance de Shet, avec ʾEnosh, qu'on recommence à invoquer le Shem de YHWH. Ce qui se tient debout dans ce corpus n'est jamais une puissance ni une richesse — c'est quelqu'un qui appelle, et qui a appris de son père comment on appelle].