Chapitre 1
Toledot Adam ve-Chavah 1
Toledot Adam ve-Chavah 1
L'expulsion et le monde alourdi
Et il advint, au jour où [et il advint est la formule qui accroche un récit à ce qui le précède : elle ne commence pas, elle reprend. Ce livre s'ouvre donc au dernier verset de *Bereshit* 3, à la même porte et au même jour, là où le récit de la Torah s'arrête et se tait] YHWH ʾElohim (YHWH ʾElohim / יְהוָה אֱלֹהִים) renvoya [renvoyer est shalach (שָׁלַח) à la forme intensive, celle de *Genèse* 3:23 — envoyer, mandater, la racine même du shaliach. Le verbe ne dit pas la colère : il dit qu'on fait sortir quelqu'un de là où il était, et qu'on le met en route. Ce qui change n'est pas le verbe, c'est la direction : on ne l'envoie vers rien] ʾAdam (ʾAdam / אָדָם) [de l'ʾadamah (ʾadamah / אֲדָמָה) dont il fut façonné — l'être et le sol partagent la racine] [il est renvoyé vers ce que son propre nom nomme. L'exil ne l'expédie pas dans un pays étranger : il le rend à sa matière, à la glaise dont il a été tiré et qu'il va désormais servir. Le lieu perdu était le Jardin ; le lieu retrouvé est sa propre poussière] et Chavah (Chavah / חַוָּה) [de chayah : vivre — la mère de tout vivant] [et ce Shem lui a été donné à la pire heure. *Genèse* 3:20 le place juste après la parole qui annonce le retour à la poussière, et juste avant le renvoi : au moment où la mort vient d'être dite, ʾAdam nomme sa ʾishah la vivante. Le texte ne commente pas ce contretemps, et on ne le commente pas non plus] du Jardin (gan / גַּן) d'Eden (ʿeden / עֵדֶן) [région d'abondance, à l'orient — le domaine royal d'ʾElohim sur la Terre], qu'il établit à l'orient [l'orient est qedem (קֶדֶם), et le mot dit deux choses à la fois : le côté du levant, et ce qui est d'avant. C'est de ce même mot que le Jardin était planté miqqedem (*Genèse* 2:8). Le lieu où l'on ne peut plus entrer est aussi le temps où l'on ne peut plus revenir, et l'hébreu ne sépare pas les deux] du Jardin les Keruvim (hakeruvim / הַכְּרֻבִים) [gardiens du seuil entre le domaine divin et le domaine humain] [ce sont les figures qui se tiennent à la porte d'un temple, et sur le couvercle du coffre, de part et d'autre de la place où la présence se pose. Les poster ici dit ce que le Jardin était : non un verger, mais l'enceinte où l'on se tenait devant quelqu'un. On ne garde pas ainsi un lieu où il n'y a rien] et la flamme de l'épée tournoyante [une lame qui se retourne sur elle-même (*Genèse* 3:24) : elle ne garde pas un côté, elle les garde tous — il n'y a pas d'angle par où passer] [deux gardes, et rien à quoi parler. D'un côté des vivants qu'on ne persuade pas, de l'autre un feu que personne ne tient et qui ne se fatigue pas. Il n'y a ni veille à surprendre ni sentinelle à convaincre : la porte n'est pas surveillée, elle est tenue], pour garder le chemin [ce qui est gardé est le chemin, non l'arbre. L'arbre est toujours là, et il porte toujours ce qu'il porte : c'est l'accès qui a été retiré. Toute la suite du livre tient dans cette précision — on ira supplier à la porte (ch. 4, ch. 5), jamais contre l'arbre] de l'arbre de la Vie [l'autre arbre du milieu du Jardin (*Genèse* 2:9). Il n'avait pas été retiré : *Genèse* 2:16 donnait tout arbre du Jardin, et le seul interdit portait sur l'autre. C'est après la rupture qu'il est gardé (*Genèse* 3:22)].
Et ʾAdam et sa ʾishah (ʾishah / אִשָּׁה) [celle qui fut édifiée pour lui faire face — « os de mes os » (*Bereshit* 2)] [et le mot tient encore dehors. Ce qui les liait n'était pas une institution du Jardin qu'on perdrait avec le lieu : ils sortent ʾish et ʾishah l'un pour l'autre, exactement comme ils l'étaient dedans. De tout ce qu'ils avaient, c'est la seule chose qui traverse la porte avec eux] se tinrent hors du Jardin [ils s'arrêtent juste dehors. Personne ne les chasse plus loin, aucune distance ne leur est imposée : ils auraient pu marcher, ils restent là où le seuil les a laissés. Le premier geste de l'humanité hors d'Eden est de ne pas s'éloigner], et la porte ne se rouvrit pas derrière eux [une porte qui ne se rouvre pas est une porte qu'on a regardée. La phrase ne décrit pas la porte, elle décrit ce qu'ils ont attendu : on ne constate cela qu'en s'étant retourné, et en étant resté assez longtemps pour savoir que rien ne bouge].
Ils cherchèrent de quoi manger [manger est le mot qui commande toute cette histoire. La rupture s'est faite en mangeant (*Genèse* 3:6), la parole qui suit porte sur ce qu'on mangera et à quel prix (3:17-19), et voici la première difficulté du dehors : manger. Le même acte, dans deux régimes — donné là, arraché ici], et ne trouvèrent pas [et il ne se passe rien d'autre. Nul ne leur reproche quoi que ce soit, aucune voix ne commente leur journée : le monde cesse simplement de répondre, et ils rentrent les mains vides d'une recherche dont personne ne leur avait dit qu'il faudrait la faire] comme aux jours du Jardin [c'est la première comparaison du livre, et elle donne son régime à tout le reste. À partir d'ici, le présent ne se mesure plus qu'à un état dont ils se souviennent : c'est la mémoire qui rend la perte perceptible, et c'est pour cela qu'il faudra la tenir debout (ch. 7)], où tout arbre leur était donné [écho de *Genèse* 2:16 — « de tout arbre du Jardin, manger tu mangeras ». La nourriture ne se cherchait pas : elle était donnée d'avance, et c'est ce renversement que le verset mesure].
Car le sol concret avait été atteint dans sa fonction (ʾarur / אָרוּר) [frappé de dysfonctionnement à cause de la rupture (*Genèse* 3:17) — sa dotation demeure, mais devient pesante] [et c'est le sol qui est atteint, non l'humain. *Genèse* 3:17 le dit en toutes lettres : le sol est atteint à cause de toi — baʿavurekha. Le coup tombe sur la terre et remonte jusqu'à l'homme par son travail — ce qui l'atteint ne le touche pas directement, il le rencontre chaque jour dans ce qu'il fait] : il faisait germer [faire germer est la capacité du troisième jour, quand le sol reçoit de faire lever l'herbe et l'arbre (*Genèse* 1:11-12). Elle n'a pas été retirée : elle produit toujours, et à plein. C'est exactement ce que dit ʾarur — la dotation reste, et ce qu'elle donne a changé de destination] l'épine et la ronce [les mots de *Genèse* 3:18, qots vedardar — deux plantes que personne ne sème et qui viennent seules. Ce que le sol donne encore sans qu'on le lui demande est désormais ce dont on ne veut pas], et le pain [le pain ne se cueille pas. Entre le sol et la bouche il y a désormais semer, attendre, moissonner, battre, moudre, pétrir, cuire — une chaîne de gestes dont aucun n'était requis sous un arbre du Jardin, où l'on tendait la main. Ce que le verset appelle la sueur, c'est cette chaîne] ne venait qu'à la sueur [en *Genèse* 3:19, « à la sueur de tes narines » (apekha) — le mot même des narines où la Neshamah avait été insufflée (*Genèse* 2:7)].
Et ils connurent [de yada — connaître en étant dedans, non recevoir un renseignement ; c'est la racine de la daʿat. Le froid ne leur est pas expliqué : il leur arrive, et c'est ainsi qu'ils l'apprennent] le froid, et la faim [les trois choses nommées sont trois manques, et non trois ennemis. Il n'y a rien de neuf dans le monde qui les attaque : il y a de la chaleur qui n'y est plus, de la nourriture qui n'y est plus, de la force qui n'y est plus. Ce qu'ils découvrent dehors se compte en creux], et la fatigue [la fatigue est la petite mesure de ce qui arrivera à Adam. Chaque soir, les forces se retirent ; chaque matin, elles reviennent — jusqu'au jour où elles se retireront sans revenir (ch. 4). Le corps répète en un jour ce qu'il fera une fois], qu'ils n'avaient pas connus [qu'ils n'avaient pas connus, et non : qui n'existaient pas. La phrase mesure leur expérience, pas le monde. Savoir si le froid et la faim étaient déjà quelque part hors du Jardin, le texte ne le dit pas — et il ne faut pas le lui faire dire].
Le monde qui les avait portés légèrement était devenu lourd sous leur main [la kavod vient de kaved — peser. Ils en avaient été revêtus, et ils en ont été dépouillés (ch. 6) : le poids a changé de côté, et c'est le monde qui pèse maintenant à leur main] [sous leur main, et c'est là que ça se mesure. Gouverner le vivant (radah, *Genèse* 1:28) n'était pas une force exercée : c'était une place tenue, et le monde s'y rangeait. La main n'a pas faibli — c'est ce qu'elle touche qui résiste, et une bête le dira à Shet en propres termes (ch. 5)] ; et là où la présence les avait enveloppés [enveloppés, non visités. Ce qu'ils avaient n'était pas une rencontre qu'on ménage à des heures : c'était un milieu où l'on se tient, comme on se tient dans l'air. On ne va pas au-devant de ce dans quoi on est déjà, et c'est pourquoi ils n'avaient jamais eu à chercher], il y avait maintenant de la distance [et cette distance ne se marche pas. Ils sont à quelques pas de la porte, ils y reviendront s'asseoir au verset suivant : ce qui s'est agrandi n'est pas l'espace. Le texte la nomme et ne dit pas ici de quel côté elle a été prise ; il le dira au ch. 2, et autrement qu'on ne l'attend].
Alors ils s'assirent devant la porte fermée [s'asseoir n'est ni partir ni forcer. Ils ne s'en vont pas chercher ailleurs, ils ne se jettent pas contre le seuil : ils se posent en face et ils restent. Cette posture est celle de tout le livre — on reviendra à cette porte supplier (ch. 5), et on en repartira les mains vides sans cesser de revenir], et ils pleurèrent longtemps [et le chapitre s'arrête là. Aucune voix ne répond, aucune consolation n'est rapportée, rien ne vient adoucir la dernière ligne. Le récit laisse les pleurs durer ; c'est le chapitre suivant, et eux-mêmes, qui feront le premier mouvement].