Chapitre 6
Toledot Adam ve-Chavah 6
Toledot Adam ve-Chavah 6
Le témoignage de Chavah
Quand ils furent revenus, et qu'Adam vit qu'il n'y avait pas de remède [le refus rapporté au chapitre précédent : le temps fixé n'est pas venu. Le récit ne dit pas que le remède n'existe pas — il dit qu'il reste gardé, comme le chemin de l'arbre de la Vie], Chavah se tint au milieu de ses enfants [se tenir au milieu est la posture de celui qui dépose devant une assemblée, non celle qu'on prend au chevet d'un mourant. Et personne d'autre ne peut la prendre ici : seul celui qui a porté la kavod peut attester de sa perte], et elle dit : « Écoutez-moi, mes enfants, et je vous dirai comment nous avons dévié [dévier rend ici l'acte de chataʾ : rater sa cible, manquer sa marque — le tireur qui vise et dont la flèche passe à côté. Non « comment nous avons péché » : le français y mettrait une faute morale, quand l'hébreu ne connaît pas la route dont on s'écarte, mais la cible qu'on manque], et ce que nous avons perdu — afin que vous le sachiez, et vos fils après vous.
Aux jours du Jardin, votre père et moi étions revêtus de la kavod (kavod / כָּבוֹד) [la densité, le poids fonctionnel d'existence — nous en étions revêtus comme d'un vêtement de lumière], et nous ne connaissions pas la nudité [il ne leur manquait rien, et c'est pourquoi ils l'ignoraient. La nudité n'est pas ici un corps qu'on découvre en baissant les yeux : c'est ce qui reste quand le poids s'est retiré] ; car il n'y avait entre nous et YHWH ʾElohim (YHWH ʾElohim / יְהוָה אֱלֹהִים) [le nom composé du récit de *Bereshit* 2-3 : celui qui ordonne le cosmos et celui qui façonne l'humain du sol y sont le même. Chavah témoigne depuis ce récit-là] aucun écart, et nous marchions devant sa face [marcher devant la face est la formule du serviteur admis dans la salle d'un roi et qui s'y tient sans qu'on l'écarte : c'est ce que ʾEl Shaddai demandera encore à Avram en *Genèse* 17:1. Ce que Chavah nomme là est une position tenue, non un sentiment de proximité] sans nous détourner.
Et YHWH ʾElohim nous avait donné tout arbre du Jardin pour nourriture ; un seul, il l'avait retenu [l'ordre des deux membres porte tout : le Jardin entier est donné d'abord, un seul arbre est gardé ensuite. Ce n'est pas un interdit sur lequel on aurait concédé une abondance — c'est une abondance sur laquelle une seule chose est retenue] — l'arbre de la connaissance de ce qui est tov (tov / טוֹב) [ajusté à sa fonction dans l'ordre] et de ce qui est raʿ (raʿ / רַע) [l'opposé fonctionnel de tov — ce qui rate sa destination] — disant : « Le jour où vous en mangerez, vous retournerez au sol concret [le sol concret (adamah) est la glaise dont l'humain fut tiré, et dont son nom garde la trace. La parole n'annonce pas un lieu de châtiment : elle annonce le retour à la matière d'origine]. »
Or le serpent (hanachash / הַנָּחָשׁ) [une bête des champs, et le verset y insiste en le comparant aux autres : le serpent est rangé parmi les vivants mis en place, non en face d'eux. Chavah ne raconte pas l'assaut d'un dieu rival — elle raconte une conversation avec un animal du Jardin] était le plus habile (ʿarum / עָרוּם) [habile : la capacité de percevoir les relations entre les choses] de toutes les bêtes des champs.
Il vint à moi comme je me tenais seule près de l'arbre [le témoignage retient ce détail et ne l'explique pas : elle était à l'écart de celui avec qui elle avait été placée. Le texte ne dit pas pourquoi, et ne le commente pas], et il formula sa parole de travers [formuler est le verbe de la parole qui accomplit ce qu'elle énonce (amar), celui d'ʾElohim en *Bereshit* 1. Le serpent l'emploie et le tord : il ne pose pas un mensonge en face de la parole, il déforme la parole elle-même jusqu'à la rendre intenable — « d'aucun arbre », quand un seul était retenu] : « Est-ce vrai qu'ʾElohim a dit : vous ne mangerez d'aucun arbre du Jardin ? »
Et je lui répondis : « Nous mangeons des arbres du Jardin ; mais du fruit de l'arbre qui est au milieu [elle ne le nomme plus. Au v. 3 l'arbre portait son nom — celui de la connaissance de ce qui est tov et de ce qui est raʿ ; ici il n'est plus qu'une place dans le Jardin], ʾElohim a dit : vous n'en mangerez pas, de peur que vous ne retourniez au sol concret [la parole s'est déplacée en passant par elle : ʾElohim avait dit « le jour où vous en mangerez » (v. 3), elle rapporte « de peur que ». Ce qui était une conséquence annoncée est devenu un risque estimé. La parole de travers a déjà travaillé, et c'est dans la bouche de celle qui la rapporte que cela se voit]. »
Alors le serpent dit : « Vous ne retournerez pas au sol concret [le serpent reprend la formule même du v. 3 et y pose une négation. Il n'apporte pas une autre parole en face de celle d'ʾElohim : il retourne la sienne].
Car ʾElohim sait que le jour où vous en mangerez, vos yeux s'ouvriront [ouvrir les yeux ne promet pas de voir davantage : c'est la formule du regard qui change de place. Ce qu'elle verra au v. 12 sera exact — la parole de travers ne portait pas sur l'ouverture, elle portait sur ce qu'elle montrerait], et vous serez comme ʾElohim, connaissants de ce qui est tov et de ce qui est raʿ [connaître, en hébreu, est la daʿat : le connaître par participation, qui suppose d'être à l'intérieur de ce que l'on connaît. Ce que l'arbre propose n'est donc pas un contenu de plus — c'est de juger l'ordre depuis le dehors au lieu d'y tenir sa place]. »
Et je regardai l'arbre, et je vis qu'il était tov pour la nourriture [elle porte sur l'arbre le mot du constat divin : « et ʾElohim examina et constata que c'était tov ». Le regard d'évaluation qui revenait au maître d'œuvre, elle l'exerce elle-même — le geste de l'arbre est accompli avant que la main ne bouge], et qu'il était un plaisir pour les yeux, et désirable pour rendre habile [habile est le mot du v. 4, celui qui qualifiait le serpent (arum). Ce qu'elle convoite dans l'arbre est ce que la bête était déjà].
Et ma main se tendit avant que mon cœur eût jugé [le cœur n'est pas ici le siège du sentiment mais celui de la décision : c'est là qu'on pèse et qu'on tranche. Chavah dit donc que le geste a devancé l'organe qui devait le commander — non qu'elle a mal choisi, mais qu'elle n'a pas choisi] ; je pris de son fruit, et j'en mangeai ; et j'en donnai aussi à votre père qui était avec moi, et il mangea.
Et à l'instant, nos yeux s'ouvrirent, comme le serpent l'avait dit.
Mais ce que ce regard vit d'abord ne fut pas la grandeur d'ʾElohim : ce fut nous-mêmes [le premier objet du regard ouvert est celui qui regarde. Ils devaient voir comme ʾElohim voit ; ils se voient eux-mêmes, et rien d'autre du Jardin n'est mentionné]. Nous nous vîmes dénudés de la kavod [dénudés de la gloire — l'allègement (qalal / קָלַל) de ce qui nous tenait], allégés du poids qui nous avait revêtus ; et pour la première fois nous eûmes honte l'un devant l'autre [l'un devant l'autre, et non d'abord devant YHWH ʾElohim. L'ʾish et la ʾishah étaient « nus tous deux, et ils n'en avaient pas honte » (*Genèse* 2:25) : ce qui se rompt en premier n'est pas le lien à la présence, c'est le lien de celui pour qui l'autre avait été édifiée].
Et nous cousîmes des feuilles de figuier, et nous nous en couvrîmes, car nous ne pouvions plus soutenir d'être vus.
Et vers le déclin du jour [l'heure où la chaleur tombe, celle où l'on sort marcher. Le récit ne place pas la venue de YHWH ʾElohim dans un éclat : il la place à l'heure ordinaire, celle où ils l'attendaient], nous entendîmes le son (qol / קוֹל) [le qol est ce qui s'entend et non ce qui se voit : une voix, un pas, un tonnerre. Le texte ne dit pas lequel, et ne le dira pas — ce qu'ils reconnaissent, c'est qu'il vient] de YHWH ʾElohim qui marchait dans le Jardin à la Ruach (ruach / רוּחַ) [souffle-vent-esprit — ici la brise du soir] du jour.
Et nous, qui avions été façonnés pour lui faire face, nous nous cachâmes de sa face (panim) [la face pour laquelle nous fûmes façonnés ; nous en détourner, c'est nous tourner désormais vers la face du sol concret] parmi les arbres du Jardin.
Et YHWH ʾElohim appela votre père et dit : « Où es-tu ? » [la question de celui qui sait. Elle n'est pas posée pour être renseignée : elle rouvre l'adresse — c'est la première parole adressée à l'humain caché, et elle le convoque à se tenir plutôt qu'elle ne l'interroge]
Et votre père répondit : « J'ai entendu ton son dans le Jardin, et j'ai eu peur, car j'étais nu, et je me suis caché. » [il ne répond pas à la question posée : on lui demande où il est, il dit ce qu'il a entendu et ce qu'il porte. Le détour précède l'accusation]
Et YHWH ʾElohim dit : « Qui t'a dit que tu étais nu ? As-tu mangé de l'arbre dont je t'avais instruit de ne pas manger ? »
Et votre père dit : « La ʾishah que tu as placée avec moi, c'est elle qui m'a donné de l'arbre, et j'ai mangé. » [la phrase remonte d'un cran à chaque membre : la ʾishah, puis celui qui l'a placée. ʾAdam ne désigne pas seulement Chavah — il désigne le don ; et « os de mes os » (*Genèse* 2:23) est devenu « celle que tu as placée avec moi »]
Et YHWH ʾElohim me dit : « Qu'as-tu fait ? » Et je dis : « Le serpent m'a induite, et j'ai mangé. » [les deux réponses finissent pourtant par « et j'ai mangé ». L'acte est reconnu dans les deux bouches ; ce qui est déplacé, c'est d'où il est parti]
Ainsi chacun de nous rejeta la faute sur un autre, et nul ne se tint devant sa propre chattat [se tenir devant est une posture, non un sentiment. La chattat est le manquement devenu une chose qu'on peut nommer — celle qui se tapit à la porte en *Genèse* 4:7. Ce que le récit relève n'est donc pas un défaut de remords : c'est que personne ne s'est placé en face de son propre acte].
Alors YHWH ʾElohim réordonna nos vies [réordonner, et non punir : chacune des paroles qui suivent laisse la fonction en place et l'atteint dans son exercice — le serpent se meut encore, la ʾishah enfante encore, l'ʾish tire encore sa nourriture du sol. C'est ce que le corpus nomme arur, frappé de dysfonctionnement : la dotation demeure, et devient dysfonctionnelle] : au serpent, de ramper ; à moi, la douleur (ʿitsavon / עִצָּבוֹן) [la douleur qui traverse désormais la génération et le travail] dans l'enfantement ; à votre père, la sueur, et l'épine, et le retour au sol concret [le sol qu'il devait servir résiste désormais à son service. Le mandat n'est pas retiré, il est rendu coûteux : il travaillera la même adamah, et elle lui rendra moins].
Et YHWH ʾElohim ne nous laissa pas nus comme nous l'étions devenus : il nous fit des enveloppes de peau (kotnot ʿor / כָּתְנוֹת עוֹר) [or : la peau, la dépouille — ce que le texte dit sans le commenter : qu'une créature dut mourir pour nous couvrir], et il nous en revêtit [c'est lui qui revêt, non eux. Ils s'étaient couverts eux-mêmes de feuilles au v. 13 ; ce vêtement-ci leur est mis, et il tient là où le leur ne tenait pas].
Nous qui avions porté la kavod comme un vêtement, nous fûmes revêtus de la peau des bêtes ; et à ce vêtement même nous connûmes ce que nous avions perdu.
Et il nous renvoya du Jardin, pour servir le sol concret d'où votre père avait été pris [le verbe du service ne change pas : avad, celui du service sacerdotal exercé dans le Jardin. Ce qui change est le lieu — ils servent désormais le sol du dehors] ; et il établit les Keruvim pour garder le chemin de l'arbre de la Vie [garder (shamar) est le second verbe du mandat confié à l'humain au Jardin : servir et garder. Ce qu'il ne garde plus, d'autres le gardent à sa place — et le chemin, lui, demeure : il est gardé, non supprimé].
Voilà, mes enfants, pourquoi votre père retourne aujourd'hui au sol concret, et pourquoi la mort est entrée parmi nous [entrée, comme ce qui n'était pas là et qui vient. Le récit ne la pose pas comme la condition du vivant qu'ils auraient fini par découvrir : il la pose comme quelque chose qui est survenu, et dont la venue se date].
Ne dites pas dans vos cœurs : c'est ʾElohim qui a manqué envers nous [le verbe est celui de la chataʾ — rater sa cible —, et Chavah l'écarte d'avance de celui qui ordonne. Elle sait la lecture que ses enfants seront tentés de faire, et son témoignage entier sert à la prévenir]. Car ʾElohim ne nous a pas retiré sa face ; c'est nous qui avons quitté l'ordre où nous étions tov, et qui avons voulu juger nous-mêmes ce que lui seul ordonne [c'est la daʿat de l'arbre dite en clair : non pas connaître davantage, mais prendre la place de celui qui ordonne. Elle referme son témoignage sur ce qu'elle avait convoité au v. 9]. »