Chapitre 5
Toledot Adam ve-Chavah 5
Toledot Adam ve-Chavah 5
La quête du remède et la bête
Chavah et Shet [le fils donné « à la place de Hevel » (*Genèse* 4:25 ; ch. 3) — celui par qui la mémoire de la gloire perdue devait se tenir debout] [et regardez qui part ensemble : celle qui a vu le Jardin, et celui qui ne l'a jamais vu. Chavah retourne vers un lieu dont elle se souvient ; Shet marche vers un lieu dont il n'a que le récit de sa mère. C'est déjà, en petit, la situation de tous ceux qui viendront après — aller vers une chose qu'on n'a pas connue parce que quelqu'un l'a racontée] s'en allèrent vers l'orient, vers la porte du Jardin d'Eden [c'est là que les Keruvim furent postés (ch. 1). Ils reviennent donc exactement à l'endroit d'où ils ont été renvoyés, et par le côté même qui a été fermé] [vers l'orient est d'ordinaire, dans le corpus, le mouvement de celui qui s'éloigne : Qayin s'établit à l'orient d'Eden, et Lot lèvera son camp vers l'orient en se séparant d'ʾAvram (*Genèse* 13:11). Ici la direction est retournée : ils marchent vers l'orient pour revenir, parce que c'est de ce côté-là que la porte a été posée et gardée. La même direction ne dit pas la même chose selon d'où l'on part].
Et comme ils marchaient, une bête sauvage (chayah / חַיָּה) [la vitalité brute, la force animale que personne n'a domestiquée. Le mot ne dit rien de mauvais : il dit ce qui n'est tenu par aucune main] [ils sont en chemin pour demander un remède, et ce qu'ils rencontrent en chemin est le mal lui-même. Rien n'est encore refusé, rien n'est encore accordé ; entre la demande d'Adam et la réponse de la porte, le monde tel qu'il est devenu se met en travers. Le récit ne le présente pas comme un signe : il le présente comme ce qui arrive sur une route] s'élança et se jeta sur Shet, et le mordit [au Jardin, les vivants étaient amenés à l'ʾAdam pour recevoir de lui leur Shem (*Genèse* 2:19 — vayave, hiphil : c'est YHWH ʾElohim qui les fait venir). Ici l'un d'eux vient seul, et autrement].
Chavah cria contre la bête : « Créature ! comment ta bouche s'est-elle ouverte contre celui qu'ʾElohim (ʾElohim / אֱלֹהִים) a fait pour le représenter ? » [l'ʾAdam est le représentant fonctionnel (tselem / צֶלֶם) d'ʾElohim, à qui fut confié le gouvernement du vivant (radah)] [c'est la bouche qu'elle relève, et non les dents ni la force. Le corpus emploie déjà cette image pour le sol concret, qui ouvrit la bouche pour recevoir les sangs de Hevel (*Genèse* 4:11) ; et ce livre-ci a commencé par une bouche qui prend un fruit. Ce qui s'ouvre ici s'ouvre contre celui qui avait été placé pour tenir le vivant] [et c'est la seconde fois qu'elle parle à une bête. Au Jardin, la bête avait parlé la première et Chavah avait répondu (ch. 6) ; ici c'est elle qui parle la première, et la bête répond. L'ordre des tours s'est inversé, et le récit ne le commente pas]
Et la bête répondit [le texte ne dit pas comment une bête parle — pas plus que *Bereshit* 3 ne l'explique du serpent — et il ne s'en étonne pas davantage] [se dresser est le mot par lequel ce livre a dit le premier meurtre : Qayin se dressa contre son frère (ch. 3). La bête l'emploie d'elle-même, et pour dire ce qu'elle a fait à un fils d'Adam. Le récit met le même geste dans les deux bouches et n'en tire aucune conclusion] : « N'est-ce pas à cause de vous que je me suis dressée ? [elle ne se déclare pas innocente, et elle n'accuse pas non plus : elle renvoie à une cause qui n'est pas d'elle. Le texte ne dit pas si elle a raison] La main qui nous tenait s'est ouverte, et le vivant ne vous reconnaît plus. » [gouverner (radah, *Genèse* 1:28) n'était pas une force exercée sur les bêtes : c'était une place tenue, et les vivants s'y rangeaient. La bête ne dit pas qu'elle s'est révoltée — elle dit que la place a cessé d'être occupée, et qu'elle ne trouve plus devant qui se ranger]
Shet dit à la bête : « Tais-toi et retire-toi de devant celui qu'ʾElohim a établi [il ne se bat pas : il parle depuis la place que la bête vient de dire vacante, et elle se retire. Le récit laisse les deux choses debout côte à côte sans les concilier — l'office est atteint, il n'est pas éteint], jusqu'au jour du mishpat (mishpat / מִשְׁפָּט) [le jugement rendu dans l'ordre cosmique] [et Shet ne dit pas que la bête a tort. Il lui ordonne de se retirer et pose un terme : jusqu'au jour du mishpat. Ce qui est ajourné n'est donc pas la question, c'est la décision — et elle ne lui appartient pas. Le mishpat n'est pas ici une peine promise à une bête : c'est le jour où ce qui est de travers sera remis droit, et la bête vient précisément de dire qu'elle est de travers sans l'avoir cherché]. »
Et la bête le laissa et s'en retourna dans son lieu [son lieu : elle ne fuit pas, et on ne la chasse pas — elle rentre là où elle a sa place. La bête a un lieu, et elle y retourne ; ce sont les deux humains de cette scène qui n'en ont plus, et qui continuent vers une porte fermée. Le récit range la bête et laisse les hommes dehors, sans marquer le contraste].
Ils vinrent à la porte du Jardin, là où se tenaient les Keruvim et la flamme de l'épée tournoyante [les gardiens du seuil postés au ch. 1 (*Genèse* 3:24). Ils ne poursuivent personne et ne frappent pas : ils tiennent un passage. Chavah et Shet peuvent donc venir jusqu'à eux — c'est de l'autre côté qu'on ne passe pas] [et ils ne disent rien. Deux sortes d'êtres célestes tiennent cette scène : ceux qui gardent, muets et immobiles, et un seul qui sera envoyé pour parler (v. 9). La garde et l'envoi ne sont pas le même office, et le récit ne les mélange pas : les Keruvim ne négocient pas, et l'envoyé n'ouvre pas] ;
et ils tombèrent la face contre terre [la posture de qui n'a rien à faire valoir : on met sa face contre le sol au lieu de la lever vers celui à qui l'on parle], et supplièrent longtemps pour ʾAdam [ils ne supplient pas pour eux-mêmes — toute la démarche de ce chapitre est faite au nom d'un autre] [longtemps, et le livre ne compte pas. Il compte ailleurs, et ces nombres-là ont une fonction : quarante jours de jeûne au ch. 2, l'unité de transformation ; sept jours de ténèbres au ch. 8, l'unité de plénitude. Ici, rien. La durée n'est pas la mesure de ce qui se joue, et une supplication qui dure ne pèse pas davantage pour avoir duré].
Alors Mikhaʾel (Mikhaʾel / מִיכָאֵל) [« qui est comme ʾEl ? » — le malʾakh (malʾakh / מַלְאָךְ) posté à la garde : l'envoyé-mandaté de YHWH] [son Shem est une question, et elle ne porte pas sur lui : « qui est comme ʾEl ? » ne dit rien de celui qui vient, il dit vers qui regarder. C'est le propre d'un nom d'envoyé — il ne nomme pas quelqu'un qui aurait une vie entre deux missions, il cristallise une charge et pointe vers celui qui l'a instituée] se tint à la porte et dit :
« Shet, homme d'ʾElohim [le titre dit une appartenance, non une qualité : Shet est nommé par celui de qui il relève. La bête venait de dire la place vide ; l'envoyé, lui, nomme Shet par cette place], ne te fatigue pas à supplier pour l'onction de l'arbre de la Vie [ce qu'Adam a demandé au ch. 4 : de quoi être soulagé avant de partir. La demande porte sur l'arbre dont l'accès lui a été retiré, et le texte ne dit pas qu'elle soit fautive — il dit qu'elle n'est pas accordée] [le premier mot du refus porte sur leur fatigue, non sur leur demande. L'envoyé ne dit pas « vous n'y avez pas droit », il dit « ne te fatigue pas » : il arrête l'effort avant d'énoncer la réponse. Le récit ne fait de cela ni une douceur ni une dureté — il rapporte l'ordre des mots, et cet ordre-là écarte d'emblée l'idée qu'insister ferait céder quelque chose] : elle ne sera pas donnée maintenant. Le chemin demeure gardé jusqu'au temps fixé (moʿed / מוֹעֵד) [le moʿed n'est pas un délai vague mais un rendez-vous fixé — c'est le mot des temps que les luminaires marquent (*Genèse* 1:14). Ce qui est refusé l'est à cette heure, et l'heure n'appartient pas à ceux qui demandent].
Retourne vers ton père [l'envoyé ne les renvoie pas à vide : il les renvoie vers quelqu'un. Ce qu'ils n'obtiennent pas à la porte, ils l'apprendront au chevet d'Adam — c'est là que Chavah parlera (ch. 6)] : le terme de sa mesure est venu, et cela aussi est dans l'ordre. » [Adam a déjà dit d'où la mort est entrée (ch. 4), et Chavah le redira (ch. 6) ; l'envoyé n'y revient pas : il dit seulement que le compte des jours d'Adam est plein, et que ce compte-là n'est pas hors de l'ordre]
Et ils s'en retournèrent les mains vides [les mains vides est la fin que ce chapitre choisit, et il ne l'adoucit pas. Ils sont allés, ils ont supplié, ils ont été entendus, et ils reviennent sans rien. Aucune consolation n'est posée sur cette phrase, aucune leçon n'en est tirée : le récit les fait rentrer, et c'est tout], et le chemin de l'arbre de la Vie demeura gardé derrière eux [derrière eux : la dernière chose que le verset regarde n'est pas leur retour, c'est la porte — et elle est dans l'état exact où le premier chapitre l'avait laissée. Rien n'a bougé de ce côté-là. Ce qui a bougé est de l'autre : ils savent maintenant que le chemin n'est pas détruit mais tenu, et tenu jusqu'à un temps fixé].