Chapitre 9
Sefar Gibbaraya 9
Sefar Gibbaraya 9
Le décret sur les pères et les fils
Puis le décret fut établi concernant les pères et concernant les fils [le décret sépare les pères des fils, et la séparation est déjà la sentence. Une maison se juge d'ordinaire d'un bloc dans ce monde : la faute du père retombe sur les siens sans qu'on ait à les nommer un par un. Ici les deux sont pris à part, et ne reçoivent pas le même sort — les pères seront liés, les fils laissés à eux-mêmes. Distinguer est déjà juger, et c'est le geste que tout ce corpus tient pour l'acte premier].
Les ʿirin (ʿirin / עִירִין) qui avaient quitté leur garde [leur garde nomme la faute, et ce n'est ni le désir ni l'orgueil. Un ʿirin est un éveillé : sa fonction est de veiller à un poste, et l'on ne veille qu'en restant. Quitter le poste n'est donc pas une faute commise depuis la fonction, comme un veilleur qui volerait — c'est la fonction elle-même abandonnée, la seule chose qu'un veilleur puisse manquer] seraient liés (ʾasar / אֲסַר) [lier, retenir, empêcher le franchissement : correction négative d'un mouvement hors domaine].
Ceux qui avaient franchi la frontière seraient retenus dans une limite qu'ils n'avaient pas choisie [la sanction reprend la faute et la retourne. Ils avaient quitté une limite qui leur avait été assignée ; ils en reçoivent une qu'ils n'assignent pas. Ce n'est pas une peine ajoutée à l'acte, c'est l'acte rendu dans l'autre sens — et tout le droit de ce corpus fonctionne ainsi].
Leur mouvement deviendrait immobilité ; leur prise deviendrait captivité [le mouvement et la prise étaient les deux capacités du franchisseur : aller où l'on n'est pas assigné, saisir ce qui n'est pas donné. Ce sont elles, et rien d'autre, qui se referment sur leur porteur. Celui qui prend est pris, celui qui va est tenu].
ʿAzazel (ʿAzazel / עזאזל) [l'un des ʿirin, déplacé vers le lieu de coupure] serait envoyé vers le désert (midbar / מִדְבָּר) [lieu hors culture et hors installation, espace de coupure], dans un lieu sans service et sans assemblée [un désert ne se définit pas par le sable, mais par ce qui n'y est pas : personne à servir, personne pour vous convoquer. Le service et l'assemblée sont les deux choses qui font qu'un lieu est un lieu — on y a une tâche, et l'on y est attendu. ʿAzazel n'est donc pas envoyé souffrir : il est envoyé là où il n'y a rien à tenir, ce qui est la peine exacte de qui n'a pas tenu son rang] [et ce nom-là ne ressort qu'en un seul endroit du corpus, dans un rite. *Vayiqra* 16 fait tirer au sort sur deux boucs : l'un pour YHWH, l'autre pour ʿazazel, et celui-là part vivant vers le désert, chargé, mené par la main d'un homme tenu prêt pour cela. Ce que le mot y désigne, le texte ne le dit pas : un nom, le lieu où l'on envoie, ou l'acte même de s'en aller — les trois lectures tiennent dans les mêmes consonnes, et le corpus ne tranche pas. Ce qui est sûr est la direction : hors du camp, vers ce qui n'est à personne].
Shemichazah (Shemichazah / שמיחזה) [chef parmi les ʿirin et porteur de leur faute commune] et ses compagnons seraient retenus jusqu'au temps fixé (moʿed / מוֹעֵד) [un moʿed est d'abord un rendez-vous, et c'est un mot du calendrier avant d'être un mot du jugement. *Genèse* 1:14 en charge les luminaires : ils servent de temps fixés (moʿadim / מוֹעֲדִים), pour que les rendez-vous soient repérables et qu'on sache quand se présenter. Être retenu jusqu'au moʿed n'est donc pas être enfermé sans terme — il y a une date, et elle est inscrite au ciel comme les autres. Simplement, ce n'est pas le retenu qui la lit].
Quant aux gibbarayaʾ, leurs fils, ils seraient livrés à leur propre violence [personne ne vient les combattre, et c'est le point. Dans les récits voisins, un dieu ou un héros abat le monstre — ici il n'y a pas de duel. Le décret consiste à les laisser faire ce qu'ils font, et leur force est l'instrument suffisant].
Le bras qui avait frappé toute chair se tournerait contre le bras du compagnon [« toute chair » dit les vivants par ce qu'ils ont de commun et de fragile — le basar, ce par quoi on est un vivant parmi les vivants, et qui meurt. Le bras avait frappé cela ; il frappe maintenant le bras d'à côté, c'est-à-dire la seule chair qu'il n'avait jamais comptée comme proie].
Les puissants se heurteraient aux puissants [il n'y a plus d'extérieur à leur monde. Ils avaient rangé tout ce qui existe en deux tas : eux, et ce qui plie. Quand ce qui plie a été épuisé, il ne reste qu'eux — et une force n'a plus alors qu'une seule chose à rencontrer], et leur grandeur deviendrait instrument de leur chute [instrument, et non cause. Rien ne leur est ajouté et rien ne leur est retiré : leur grandeur est laissée à elle-même, et il se trouve que sans place assignée elle n'a plus rien contre quoi s'arrêter].
Les montagnes ne les sauveraient pas [les trois refuges de ce monde sont refusés l'un après l'autre — la hauteur, le creux, les eaux. Aucun ne cède parce qu'il aurait été mal choisi : ils sont refusés parce que c'est un seul ordre, et non trois lieux séparés dont l'un pourrait échapper à ce qui tient les deux autres] [et la montagne est le refuge réel de ce monde, non une image. Quand la ruine tombe sur Sedom, l'ordre donné à Lot est vers la montagne sauve-toi (*Genèse* 19:17) — on monte, parce que ce qui vient monte moins vite. Le récit du mabbul répond exactement là-dessus : toutes les hautes montagnes sous tous les Cieux furent recouvertes (*Genèse* 7:19). Le seul recours que ce monde connaisse est donc nommé ici, et il est nommé pour dire qu'il a été dépassé], car les hauteurs appartiennent à celui qui distingue les domaines.
Les vallées ne les cacheraient pas, car le sang avait déjà parlé depuis le sol [c'est le sol lui-même qui témoigne, et la scène vient de *Genèse* 4:10 : le sang de Hevel crie vers YHWH depuis l'adamah qui l'a bu. Il faut voir ce que cela défait. Un meurtre sans témoin ne devient pas une affaire : pas de plaignant à la porte de la ville, pas de procès. Les gibbarayaʾ ont tué en rase campagne, loin des portes où l'on juge, et ils pouvaient compter là-dessus. Le corpus répond que le sol est le témoin — le lieu même où l'on se cache est celui qui a parlé le premier].
Les eaux ne les porteraient pas, car les eaux venaient laver leur Shem de la surface ordonnée [laver un nom d'une surface est un geste précis, et il est plus grave qu'une mort. On fait graver son nom pour qu'il soit lu après soi ; marteler une inscription, gratter un nom d'une stèle, c'est retirer quelqu'un du monde une seconde fois — et les inscriptions elles-mêmes appellent le malheur sur quiconque effacerait le nom qu'elles portent. Les eaux ne se contentent donc pas de les tuer : elles reprennent la surface sur laquelle ils s'étaient écrits].
Alors les gibbarayaʾ tombèrent, les uns par les autres, les autres par le jugement qui venait [deux voies, un seul terme. Les uns tombent sous la main d'un frère, les autres sous ce qui vient d'en haut : la violence qu'ils ont déchaînée et le décret qui la borne aboutissent au même endroit. Ce ne sont pas deux fins mais une seule, atteinte par deux chemins — leur force les défait, et ce qui les défait était déjà prononcé] [et leur chute porte le nom qu'ils portent. *Genèse* 6:4 appelle Nefilim les êtres nés du franchissement, sur napal — tomber —, et le corpus maintient l'ambiguïté : ceux qui sont tombés, ceux qui font tomber, les êtres de la chute. Rien n'a jamais tranché entre les trois, et rien ne les tranche ici : les trois lectures restent ouvertes, y compris la plus nue — un corps qui va à terre].
Leur chair fut retirée de la Terre [ce qui est ôté n'est pas ce qu'on hait, c'est ce qui encombre un lieu. Leur basar n'était pas mauvais en lui-même : il était de trop sur une Terre qui n'avait pas de place pour lui, faute d'y avoir jamais reçu la sienne].
Mais leurs esprits, issus d'une naissance impossible, ne reçurent pas repos parmi les morts [et c'est la conséquence la plus lourde du livre. Le Sheʾol reçoit les morts — tsadiq comme rashaʿ, il ne trie pas. Mais il reçoit ceux qui ont une place dans l'ordre des vivants, et les gibbarayaʾ n'en ont jamais eu : nés d'un franchissement, ils ne relèvent ni du domaine d'en haut ni de celui d'en bas. Ne pas pouvoir mourir n'est pas ici un privilège — c'est n'avoir nulle part où aller] comme les fils de l'Être façonné du sol.
Et la Terre, qui avait été alourdie, attendit d'être lavée [la Terre est ici quelqu'un, non un décor : elle subit, elle attend. *Bereshit* 4 l'avait déjà montrée ainsi — un sol qui ouvre la bouche, et qu'on peut charger. Et le poids dont il s'agit n'est pas une masse : ce corpus mesure toute chose à ce qu'elle pèse dans l'ordre, c'est la logique du kavod, et un poids qu'on n'a pas reçu en charge n'est pas une kavod, c'est une surcharge. Une Terre chargée de ce qu'elle ne peut pas tenir cesse de pouvoir tenir le reste].
Non parce que les eaux seraient douces, mais parce que la confusion avait atteint le lieu même où les vivants devaient habiter [les eaux ne rachètent rien, et c'est la lecture qu'il faut écarter. Elles ne lavent pas au sens où une épreuve paierait quelque chose : il n'y a ici ni mérite acquis, ni satisfaction offerte, ni purification par la souffrance. Ce qu'elles font est plus simple et plus dur — elles reprennent une surface devenue inhabitable, comme on vide une maison dont le sol a cédé].
Notes philologiques
- Le décret détaillé dépend surtout de 1 Chanokh 10, présupposé par le Livre des Géants.
- ʿAzazel et Shemichazah sont intégrés par cohérence avec le cycle des ʿirin.
- Les esprits des gibbarayaʾ viennent surtout de 1 Chanokh 15-16.
Notes ontologiques
- L'enchaînement corrige la sortie de domaine.
- La destruction mutuelle montre que la force sans ordre devient auto-destruction.
- La Terre doit être lavée parce qu'elle ne peut plus porter sa fonction d'habitation.
Parallèles bibliques éventuels
- 1 Chanokh 10 : jugement des ʿirin et destruction des gibbarayaʾ.
- 1 Chanokh 15-16 : origine des esprits mauvais.
- *Genèse* 6:13 : fin de toute chair violente.