Chapitre 10
Sefar Gibbaraya 10
Sefar Gibbaraya 10
Les eaux qui recouvrent
Alors les jours du mabbul (mabbul / מַבּוּל) s'approchèrent [les jours du mabbul, au pluriel et comptés : ce n'est pas un instant de colère mais une durée qui a un début et une fin, et *Bereshit* 7-8 la chiffrera jour par jour. Un accès de fureur ne se compte pas ; une opération, si].
Les eaux d'en haut et les eaux d'en bas, que l'ordre avait distinguées [le deuxième jour de *Bereshit* 1 est défait ici verset pour verset. Ce qui avait été séparé se remêle, et le corpus emploie pour le dire le vocabulaire même de la séparation. C'est ce qui fait du mabbul une dé-création et non une catastrophe : on ne détruit pas le monde, on retire ce qui le tenait distinct], furent relâchées pour un temps [pour un temps. Les eaux ne reprennent pas leur empire : elles sont relâchées, donc tenues, donc rendues à leur laisse ensuite].
La Voûte (raqiaʿ / רָקִיעַ) [surface délimitante entre les eaux d'en haut et les eaux d'en bas] ne fut plus seulement séparation visible ; elle devint lieu d'ouverture [et c'est ainsi que *Genèse* 7:11 le dit : les écluses des Cieux s'ouvrirent. Il faut se représenter la chose comme on la voyait alors — une vanne dans un canal d'irrigation, qu'un homme lève puis rabat pour laisser passer l'eau qu'il a lui-même retenue. La Voûte n'est pas percée du dehors : elle est ouverte par qui l'a posée. Rien de ce déluge n'échappe à celui qui l'envoie].
Les profondeurs (tehom / תְּהוֹם) [eaux primordiales sans bord, réactivées ici comme puissance de dé-création] ne demeurèrent plus sous leur retenue ; elles montèrent [les eaux d'en bas ne sont pas tuées ici, et c'est ce qui sépare ce récit de ceux de ses voisins. Dans le récit babylonien des origines, l'océan primordial est une divinité qu'un dieu affronte, fend en deux, et sur le cadavre de laquelle il bâtit le monde. Ici il n'y a pas de combat : les eaux sont bornées, tenues sous une retenue par celui qui a posé la borne. D'où ce que fait le mabbul — il ne réveille pas un ennemi, il lève une limite].
Ce qui avait été séparé au commencement fut recouvert.
Les hauteurs perdirent leur hauteur, les chemins perdirent leur chemin, les limites visibles furent lavées [le tohu vavohu de *Genèse* 1:2 revient sans être nommé. Non « le désordre » : l'état où plus rien ne se distingue, donc où plus rien ne peut être nommé, donc où plus rien n'existe fonctionnellement. La Terre ne devient pas hostile, elle redevient illisible].
La Terre redevint pour un temps espace sans distinction habitable, non parce que l'ordre premier était mauvais, mais parce que la violence avait rendu l'habitation impossible [l'ordre est défendu au moment même où il est défait. Rien de ce qui a été séparé au commencement n'est repris parce qu'il aurait été mal séparé. Ce qui a échoué n'est pas la distinction, c'est ce qu'on en a fait : un monde reste habitable tant que chacun y tient la place qu'il a reçue, et il cesse de l'être dès qu'une force y prend sans place. Le mabbul ne corrige donc pas *Bereshit* 1 — il en retire ce qui l'empêchait de fonctionner] [« violence » traduit ici un mot de droit, non un mot d'humeur. *Genèse* 6:11 et 6:13 disent que l'ʾeretz était remplie de chamas, et le chamas est ce qu'on prend à quelqu'un par la force : le bien saisi, la part arrachée, le tort qu'on plaiderait si l'on avait où le plaider. Ce n'est donc pas la fureur qui remplit la Terre, c'est le butin. Et une chose prise par force reste entre les mains de qui l'a prise : la Terre n'est pas pleine de gestes, elle est pleine de choses mal tenues, et c'est cela qu'on ne peut plus habiter].
Noach (Noach / נֹחַ) [celui par qui une cessation et un apaisement sont annoncés dans la lignée de l'Être façonné du sol] fut gardé avec ses fils [avec ses fils : ce qui est gardé n'est pas un homme, c'est une maison. Dans ce monde on ne survit jamais seul — on demeure dans ceux qui portent après soi, et une lignée coupée est une mort plus complète qu'une tombe. Garder Noach sans ses fils n'aurait rien gardé du tout : il aurait été le dernier, ce qui est une autre façon de dire qu'il n'aurait pas été gardé].
Il fut la racine vue dans le songe, et ses fils furent les trois rameaux [le songe du jardin est ici déchiffré, et le livre attend son dernier chapitre pour le faire. Ce qui avait été montré aux gibbarayaʾ sans être expliqué reçoit son sens après coup, quand il est trop tard pour agir dessus. C'est la forme même de ce qu'ils avaient reçu : assez pour reconnaître, pas assez pour échapper] [et le songe n'a pas été donné à celui qu'il garde. Ce livre ne montre nulle part Noach recevant cette vision : ceux qui l'ont vue sont ceux qu'elle condamne, et ce sont eux qui l'ont portée jusqu'à un scribe pour qu'on la leur lise. Celui dont la racine tient dans le songe n'est nulle part dans la scène : il ne l'a pas demandée, il ne l'a pas portée, et le récit ne lui donne aucun rôle dans ce qui le sauve. C'est la manière de ce corpus : ce qui est gardé n'est pas ce qui s'est défendu, c'est ce qui a été retenu].
Ils ne furent pas gardés comme trophée d'un combat [ce qui est écarté ici est la trame de tous les voisins. À Babylone, le survivant du déluge est un favori qu'un dieu prévient en cachette, contre l'assemblée des autres ; le récit est une intrigue entre dieux. Ici il n'y a ni faction, ni secret, ni prix remporté], mais comme continuité minimale d'une Terre à réinstaller.
Les noms des violents furent comme signes sur la tablette plongée dans l'eau [et le livre entier se referme sur cette image. Une tablette d'argile crue se délaie dans l'eau : les signes gonflent, se rejoignent, la surface redevient une motte de terre. Deux écrits se font donc face depuis le chapitre 8 — celui du scribe, que les gibbarayaʾ n'ont pas su contredire, et le leur, qu'ils avaient inscrit par la force sur la surface du monde. L'un tient. L'autre était de la terre humide].
Ils furent lavés de la surface où ils avaient pris sans mandat [sans mandat : c'est le mot qui juge, et il ne parle pas de morale. Tout ce qui tient dans ce cosmos tient par une assignation reçue — les luminaires gouvernent parce qu'on les a installés, l'ʾAdam gouverne parce qu'on l'a posté. Les gibbarayaʾ pèsent sans avoir été postés, et c'est cela qui ne peut pas durer].
La chair des gibbarayaʾ ne demeura pas, et leur puissance ne trouva pas lieu où se tenir [un lieu, ici, n'est pas un emplacement : c'est ce qui maintient debout ce qui s'y trouve — un maqom, du verbe qui dit se lever et tenir. Leur puissance ne manquait donc pas d'espace — il en restait sous les eaux : elle manquait de ce qui l'aurait fait tenir. Une force qu'aucune assignation ne porte ne s'écroule pas faute de vigueur, elle s'écroule faute d'appui].
Alors le mabbul accomplit son œuvre étrange : il défit pour rétablir [et c'est pourquoi la Ruach repassera sur les eaux comme au commencement (*Genèse* 8:1, écho de 1:2). Le corpus ne raconte pas une punition suivie d'un pardon : il raconte une reprise, et il emploie deux fois les mêmes mots pour qu'on ne s'y trompe pas] [« étrange » n'est pas un jugement du narrateur, c'est un mot que le corpus emploie de YHWH lui-même. *Ésaïe* 28:21 le voit se lever pour agir et dit : étrange est son œuvre, étranger est son ouvrage. L'étrangeté n'est donc pas dans les eaux, elle est dans l'écart entre ce qu'il fait et ce qu'on le sait faire : celui qui a séparé défait la séparation, celui qui a installé retire. Le corpus ne cherche pas à réduire cet écart ni à l'excuser — il le nomme, et il continue].
Il recouvrit pour que la confusion soit arrêtée [confusion ne dit pas ici le désordre moral, mais le mélange : l'état où deux choses cessent d'être deux. C'est ce que *Genèse* 6:1-4 raconte sans le commenter — des domaines qui devaient rester distincts se mêlent, et ce qui en naît n'appartient à aucun des deux. Les eaux ne punissent donc pas le mélange, elles le recouvrent : on ne sépare pas ce qui est devenu inséparable, on le retire].
Il suspendit les distinctions visibles afin que les distinctions fonctionnelles puissent être réinstituées après le retrait des eaux [visible et fonctionnel ne se recouvrent pas, et toute la cosmologie de ce corpus tient dans cet écart. Une chose peut être là, matériellement présente, et ne pas exister pour autant — car exister, ici, c'est avoir reçu un nom, un rôle, et quelqu'un à qui servir. Les eaux n'emportent donc pas la matière du monde : elles suspendent les assignations. Et c'est pourquoi le retrait des eaux sera un acte d'institution, non un simple assèchement].
Et lorsque les eaux se retireraient, la Terre ne serait pas neuve comme si rien n'avait été.
Elle porterait mémoire du jugement [rien n'est effacé, et c'est une décision. Les eaux auraient pu servir à faire comme si : une Terre remise à neuf, une histoire reprise d'avant la rupture. Le texte le refuse. Ce qui a eu lieu a eu lieu, et la Terre qui ressort du mabbul est celle-là même qui avait été alourdie, non une autre qui lui ressemblerait. Une re-création n'est pas un retour en arrière] [et un sol porte mémoire d'une façon très concrète, dans ce monde. On ne tient pas d'archives de ce qui s'est passé en plein champ : on dresse une pierre, on entasse des cailloux, on donne au lieu un nom qui dit l'affaire. Deux hommes qui viennent de se quereller empilent des pierres et appellent le tas « le tas du témoignage » (*Genèse* 31:47-48) ; ailleurs un puits garde le nom du serment qu'on y a juré. Le sol est ainsi la pièce d'archive d'un monde qui n'en a pas d'autre — et une Terre qui ressort du mabbul en portant mémoire du jugement est une Terre dont toute la surface est devenue cette pierre-là].
Mais elle recevrait de nouveau lieu, respiration, limite, semence, service et berith (berith / בְּרִית) [structure fonctionnelle d'engagement par laquelle l'ordre est établi et maintenu] [comptez les six, et regardez ce qu'aucune n'est. Ni pierre, ni eau, ni bête, ni récolte : pas une seule matière dans la liste. Un lieu est ce qui maintient debout ce qui s'y trouve ; une respiration est reçue et rendue ; une limite est posée par un autre ; une semence est ce qui recommence ; un service est une tâche qu'on tient pour quelqu'un ; une berith est un engagement qui précède celui qui la reçoit. Six relations, et pas un objet. C'est la réponse exacte du livre à ce qu'il vient de raconter : les gibbarayaʾ avaient de la matière et de la force en abondance, et il leur manquait la seule chose qui fait exister].
Notes philologiques
- Le Livre des Géants anticipe le mabbul par visions et interprétations ; le récit détaillé appartient à *Bereshit* 7-8.
- L'identification de Noach à la racine gardée est soutenue par 6Q8 et par les traditions parallèles.
- La lecture du mabbul comme dé-création temporaire est une synthèse ONT.
Notes ontologiques
- Les eaux suspendent les séparations visibles parce que les séparations fonctionnelles ont été violées.
- Noach est continuité ordonnée, non héros autonome.
- Le retrait des eaux permet une re-création fonctionnelle.
Parallèles bibliques éventuels
- *Genèse* 1:6-10 : séparation des eaux et apparition du sec.
- *Genèse* 7:11 : eaux d'en haut et d'en bas.
- *Genèse* 8:20-22 : ʿOlah (ʿolah / עֹלָה), re-création et stabilisation du monde.