Chapitre 4
Sefar Gibbaraya 4
Sefar Gibbaraya 4
Le songe du jardin
Or deux d'entre eux virent des songes (chelmin / חלמין), et le sommeil de leurs yeux fut troublé [le trouble vient avant le sens, et c'est ainsi que ces récits s'ouvrent. *Daniel* 2:1 montre un roi dont l'esprit s'agite et dont le sommeil le quitte, bien avant que personne ne lui dise ce qu'il a vu. Le dormeur ne juge pas son songe : il le subit d'abord dans son corps, et c'est ce trouble-là qui l'oblige à chercher quelqu'un capable de le lire].
Ce ne furent pas des songes vides, car dans les jours anciens le songe pouvait être lieu de décret [il faut savoir ce que le songe était pour eux. Dans les cités de Mésopotamie, un rêve de roi est une pièce d'archive : on le consigne, on le fait interpréter, on agit dessus. Le corpus ne conteste pas cette conviction — il l'emploie. Ce qui change est ce que le songe transporte : non un avertissement qu'on peut détourner, mais un décret déjà arrêté].
Hahyah/Ahyah (Hahyah/Ahyah / ההיה) vit dans la nuit un jardin [espace planté et ordonné ; lieu vivant menacé par la confusion] [« dans la nuit » n'est pas une indication d'heure. C'est la formule sous laquelle ce corpus range ce genre de vision : *Genèse* 46:2 la reçoit bemarʾot ha-laylah, dans les visions de la nuit, et *Daniel* 2:19 l'a en araméen — bechezva di-leilya, dans une vision de la nuit. Ce que la nuit désigne est un régime où l'on reçoit sans pouvoir vérifier : les yeux sont fermés, personne d'autre ne voit ce qu'on voit, on ne peut ni y retourner ni appeler un témoin. Ce qu'on rapportera au matin, on ne le tient que de soi — et c'est pourquoi il faudra le porter à quelqu'un].
Des jardiniers (gannayin / גננין) [figures de garde et d'arrosage dont la fonction demeure voilée dans le songe] l'arrosaient [dans ce pays il ne pleut pas la moitié de l'année, et un jardin n'y tient que parce que quelqu'un ouvre le canal au bon moment. Le jardinier ne fait pas pousser l'arbre : il est posté auprès de lui. C'est la logique de tout ce cosmos — rien n'y tient par soi, tout y tient par une place reçue et par quelqu'un qui s'y tient], et de nombreuses racines (shorashin / שרשין) [principe d'origine et de continuité générationnelle] sortaient d'un même tronc [une seule souche, beaucoup de racines : c'est ainsi que ce monde parle des lignées. On n'y compte pas des individus, on suit ce qui sort d'un même départ — et *Bereshit* 10 énumère les goyim exactement de cette façon, en descendant d'un homme vers des peuples. Ce que le songe montre n'est donc pas un bosquet, c'est une humanité].
Des pousses grandes montèrent depuis les racines [depuis les racines, et il faut peser ces mots. Ce qui va défaire le jardin n'y entre pas du dehors : cela pousse de ce qui avait été planté. Aucun ennemi ne franchit la clôture dans ce songe — le désordre monte du dedans de l'ordre, par la sève même qui devait le nourrir].
Leur hauteur couvrit le regard [la démesure est dite par la vue, non par la mesure. Le songe ne donne aucun chiffre : il montre quelque chose qui remplit l'œil jusqu'à empêcher de voir autre chose. C'est le sens même de gabar — l'emporter, occuper toute la place].
Alors ce qui paraissait croissance devint signe de jugement [le retournement est au cœur du songe, et il ne vient pas d'un événement extérieur : rien ne change dans l'image, ce sont les mêmes pousses. Ce qui bascule est la façon dont on les lit. Une croissance sans limite, dans ce cosmos, est déjà le jugement — elle n'attend pas d'être punie pour être fausse], car les pousses représentaient la génération née de la frontière rompue.
Puis Hahyah/Ahyah vit des langues de feu (leshanin di-nur / לשונין די נור) [image de destruction et de visitation céleste] [nur est le feu de l'araméen, et il porte tout un registre avec lui. *Daniel* 7:10 le fait couler devant le trône : nehar di-nur, un fleuve de feu qui sort et s'écoule de devant celui qui siège. Le feu n'y est pas d'abord ce qui punit — c'est ce qui environne le siège, ce dont on ne s'approche pas. Des langues de nur venues sur un jardin ne disent donc pas un incendie : elles disent de quel côté la chose descend].
Elles vinrent contre le jardin [le feu mange, et c'est pour cela qu'on lui prête des langues. La Torah dit YHWH esh okhelah, « un feu qui dévore » (*Deutéronome* 4:24) : ce n'est pas une image de chaleur, c'est une image de bouche. Et un jardin brûlé ne laisse rien à replanter — le feu ne recouvre pas, il consomme].
Puis les eaux (mayyaʾ / מיא) [araméen : les eaux. Le corpus hébreu n'emploie ce mot qu'au pluriel, et n'en connaît aucun singulier : ce monde ne pense pas « l'eau » comme une substance, il pense des eaux — une masse qu'on rassemble d'un côté pour que le sec paraisse, et qu'on peut laisser revenir] se levèrent, non comme rosée de dotation, mais comme puissance qui recouvre [la même eau, deux régimes, et le verset les oppose au lieu de les confondre. La rosée est dans ce monde le signe même de la dotation : *Genèse* 27:28 la donne à Yaʿaqov comme part des Cieux — une eau qui vient la nuit, sans bruit, et qui dépose de quoi vivre. Ce que voit le songeur est la même substance venue en masse : elle ne dépose plus rien, elle couvre].
Le feu brûla, l'eau submergea, et le jardin fut défait [les deux ensemble, et cela ne se produira jamais. L'histoire donnera l'eau à cette génération et le feu à Sedom : le songe les montre réunis parce qu'il montre ce que la chose est, non comment elle arrivera. Un songe de décret dit la nature du jugement, pas son calendrier].
Mais dans le lieu de l'arrachage, une racine demeurait [on n'abat pas un verger jusqu'au sol par mégarde. Celui qui taille laisse la souche en terre quand il compte que la chose reparte : la racine restée n'est pas ce qui a échappé à la hache, c'est ce que la hache a contourné. *Daniel* 4 la montrera cerclée de fer et de bronze, pour qu'on ne s'y trompe pas].
Avec cette racine étaient trois rameaux [signe d'un reste gardé au milieu de l'arrachage].
Ils ne furent pas consumés avec les autres, ni lavés hors du monde [et les deux songes se rejoignent ici. Ce que l'eau fait au jardin, elle le fera à l'écriture de la tablette au chapitre suivant : dans les deux cas elle retire ce qui avait été inscrit dans un ordre, sans rien détruire de la matière. La racine gardée échappe donc aux deux — au feu qui consume, et à l'eau qui rend indistinct].
Ils demeurèrent comme reste [le mot que tout le corpus des neviʾim reprendra. Un sheʾar n'est ni un survivant chanceux ni un vainqueur : c'est ce qui est retenu pour la suite, et le verset le dit sans détour — non par force propre. Ce qui distingue la racine gardée n'est pas sa vigueur, c'est qu'on la garde] (sheʾar / שְׁאָר) [ce qui est gardé pour une continuité après jugement], non par force propre, mais parce qu'ils étaient retenus pour une ordonnance après les eaux.
Alors Hahyah/Ahyah s'éveilla, et son souffle fut resserré [le souffle dit ce que l'homme ne sait pas encore dire. On ne trouvera pas ici un dedans qui s'inquiéterait à part du corps : la peur se mesure à la respiration, comme la vie s'y mesure. Le songeur n'a pas fini d'interpréter — son corps, lui, a déjà conclu].
Il comprit que la hauteur des pousses n'était pas promesse de durée [et c'était pourtant la lecture normale. Dans tout le Levant, l'arbre haut est l'image reçue d'un règne qui dure : *Yehezqel* 31 déploiera ʾAssur en cèdre du Levanon, plus haut que tous les arbres du jardin, avant de le montrer abattu. Le songeur découvre ce que ce corpus ne cesse de dire — la hauteur mesure l'instant, jamais la durée].
Ce qui monte sans mandat peut être abaissé sans délai [c'est la loi de tout ce cosmos, tenue en une ligne. Rien n'y tient par sa propre masse : la voûte tient parce qu'elle a été posée, les luminaires parce qu'ils ont été installés, l'Être façonné du sol parce qu'il a reçu un mandat. Les pousses, elles, n'ont été postées nulle part — et ce qui n'a reçu aucune place n'a rien non plus qui le retienne] [et « sans délai » est la dureté de la phrase, car ce cosmos en donne, des délais. *Genèse* 15:16 fait attendre quatre générations, le temps qu'une mesure se remplisse chez ceux qui habitent alors le pays : le jugement ne descend qu'une fois le compte plein. Un délai n'est donc pas de l'indulgence, c'est un compte en train de se faire, et l'on ne compte que ce qui a une place dans le registre. Ce qui est abaissé sans délai est ce dont il n'y a rien à compter : une pousse qui n'a reçu ni mesure ni terme n'a pas non plus de ligne ouverte à son nom].
Notes philologiques
- 4Q530 conserve les éléments du rêve : jardiniers, arrosage, racines, grandes pousses, feu et eau.
- La racine avec trois rameaux est éclairée par 6Q8 et par les traditions juives postérieures.
- L'identification Noach / trois fils est probable par parallèles, mais elle reste une interprétation reconstruite.
Notes ontologiques
- Le jardin représente un ordre planté.
- Les pousses grandes figurent la démesure des gibbarayaʾ.
- Le feu et les eaux ne sont pas spectacle : ils manifestent la visitation et la dé-création.
Parallèles bibliques éventuels
- *Bereshit* 2-3 : jardin comme espace gardé.
- *Bereshit* 6-8 : Noach préservé à travers le mabbul.
- *Daniel* 4 : arbre élevé, abattu, souche conservée.