La Bible ONT — מקרא הקדם

Chapitre 5

Sefar Gibbaraya 5

Le songe de la tablette

ʾOhyah (ʾOhyah / אוהיה) vit aussi une vision.

Voici : une tablette (luach / לוּחַ) [support d'écriture, lieu où le Shem devient lisible et transmissible] était placée devant lui [placée : quelqu'un l'a mise là. Le songeur ne trouve pas la tablette, on la lui présente, et c'est le geste ordinaire du scribe qui pose devant son maître un document à lire. Un songe de ce genre n'est pas une image qui passe — c'est une convocation à lire] [et l'on choisit un luach pour ce qui doit durer plus longtemps que la main qui écrit. C'est le mot des deux tablettes que le corpus fera écrire au Sinai, et celles-là sont de pierre : on prend la pierre quand rien ne doit pouvoir être repris. Celle du songe est d'argile, et l'argile est ce qu'on prend quand on écrit tous les jours — les comptes, les rations, les contrats de l'année. Le songeur regarde donc un support qui promet la durée, dans la matière qui la promet le moins].

Sur elle étaient inscrits des noms [une liste de noms est l'objet le plus banal de ce monde-là, et c'est ce qui rend la scène redoutable. On tient des tablettes pour les rations, pour les corvées, pour les hommes en âge de porter les armes. Y figurer, c'est être compté, pourvu, et tenu à une place. La tablette n'est pas un monument : c'est le registre par lequel on existe dans une administration].

Tant que le signe demeurait lisible, le Shem (shem / שֵׁם) [et c'est ici que le songe devient terrible. Un Shem n'est pas une étiquette qu'on pourrait perdre sans dommage : le §3.2 le pose comme l'acte d'existence fonctionnelle. Ce qui s'efface de la tablette ne s'efface pas d'un registre, il s'efface de l'ordre] demeurait dans l'ordre de la mémoire.

Puis la tablette fut plongée dans l'eau [plongée, et non mouillée. L'eau ne tombe pas dessus : la tablette passe tout entière dessous, comme l'eretz passera tout entière sous le mabbul. Le songe fait en petit le geste que le récit fera en grand].

Les eaux passèrent sur les lignes, et les lignes commencèrent à disparaître [l'image est exacte, et c'est ce qui la rend insoutenable pour qui écrit. On grave l'argile crue au calame, et l'argile crue se délaye. Un scribe sait qu'une tablette non cuite n'a aucune chance dans l'eau : le songe ne montre pas une menace, il montre un fait de métier].

Les signes furent lavés, les noms furent effacés, et ce qui était écrit ne fut plus discernable [« discernable » est le mot qui porte. Ce que l'eau retire n'est pas de l'encre, c'est la distinction : après elle, la tablette n'est pas devenue fausse, elle est redevenue de l'argile — une surface où plus rien n'est séparé de rien. C'est l'opération de *Bereshit* 1 prise à rebours, où ʾElohim faisait paraître le monde en séparant].

ʾOhyah regarda jusqu'à ce que presque tout fût retiré de la tablette [il regarde, et il ne fait rien. C'est la posture propre à ces visions : *Daniel* 7 la répète verset après verset — « je regardais » —, et le voyant n'y intervient jamais. Il n'est pas convié à empêcher ce qu'on lui montre, il est convié à en être le témoin, ce qui est une autre charge et non une charge moindre].

Mais tous les signes ne furent pas effacés.

Un nom demeura avec trois autres [quatre, et le texte ne les nomme pas. Il compte, et il laisse compter — c'est le procédé même du songe : donner assez pour qu'on reconnaisse, pas assez pour qu'on soit dispensé de reconnaître], comme une marque que les eaux ne recevaient pas pouvoir d'abolir [« ne recevaient pas pouvoir », et non « ne pouvaient pas ». Les eaux agissent sous mandat : elles effacent ce qu'il leur est donné d'effacer. Le songe ne montre pas une catastrophe naturelle, il montre une exécution].

Le songe ne disait pas encore ouvertement : Noach (Noach / נֹחַ) [celui par qui une cessation et un apaisement sont annoncés dans la lignée de l'Être façonné du sol] et ses trois fils.

Mais il montrait qu'un reste serait gardé au milieu de l'effacement [deux songes, deux métiers, un seul contenu. L'un se passe dans un verger, l'autre dans une salle d'écriture, et tous deux finissent sur ce qui demeure quand l'eau est passée. Ce corpus tient qu'une chose montrée deux fois ne l'est pas pour insister : *Genèse* 41:32 l'énonce à propos d'un autre songe redoublé — le doublement dit que la chose est arrêtée] [« au milieu », et non « à côté ». Le reste n'est pas mis à l'écart avant que l'eau passe, comme on sort un objet d'une pièce qu'on va laver : il est dans l'effacement, et il y demeure. Le songe le montre ainsi — sur la tablette plongée, ce qui subsiste subsiste sous l'eau, au milieu des signes qui s'en vont. Ce corpus ne connaît pas d'abri hors du jugement : ce qui est gardé traverse ce qui détruit].

Alors ʾOhyah et Hahyah/Ahyah entrèrent ensemble dans l'assemblée des gibbarayaʾ [on ne garde pas un songe pour soi dans ce monde. Il se porte devant ceux qui savent le lire, comme une affaire se porte devant qui peut trancher — c'est un métier, avec ses recueils et ses règles. Mais voici ce que la scène montre sans le dire : ils l'apportent à eux-mêmes. L'assemblée des puissants n'a personne qui puisse lire, et c'est de ce manque que naîtra le voyage vers le scribe].

Ils rapportèrent le jardin, les racines, les pousses, le feu, les eaux et la tablette lavée [l'énumération est un procédé de déposition, non un résumé pour le lecteur. Devant qui doit lire un songe, on récite les éléments dans l'ordre où ils sont venus, sans les commenter : l'interprète a besoin de la matière brute, et celui qui rapporte se garde de la trier. Les six choses restent donc côte à côte, exactement comme on les livrerait].

Les gibbarayaʾ dirent : "Ces visions concernent la mort de nos Nefesh (nefesh / נֶפֶשׁ) [principe vital concret et incarné ; ici la vie des gibbarayaʾ promise à la coupure], la fin de nos corps, et la coupure de notre shem depuis la Terre [trois pertes, et la troisième n'est pas un supplément d'honneur. Un lecteur d'aujourd'hui compte le nom après la vie et après le corps, comme ce qui survivrait accessoirement à quelqu'un ; ici il ne survit à rien. Être coupé de son Shem depuis la Terre, ce n'est pas être oublié — c'est perdre le titre par lequel on occupait un lieu, et sans ce titre il n'y a plus de lieu à occuper]."

Ils ne comprenaient pas tout, mais ils comprenaient que l'eau n'était pas seulement eau [le corpus leur accorde cela, et il faut le remarquer : ce ne sont pas des brutes aveugles. Ils voient juste, et ils ne changent rien. Le livre ne les condamne pas d'avoir mal lu — il les montre lisant bien] [et « pas tout » est l'état ordinaire de qui reçoit, dans ce corpus. Daniel le dit de lui-même à la fin de son livre : j'entendis, et je ne compris pas (*Daniel* 12:8) — et il demande, et on ne lui répond pas davantage. Recevoir une vision n'est donc pas recevoir un savoir dont on disposerait : on reçoit ce qu'on a reçu, et le reste demeure chez celui qui l'a donné. Ce que les puissants tiennent est exact et incomplet, les deux ensemble, et aucun effort de leur part ne comblera l'écart].

Elle venait comme effacement d'une génération [l'inverse exact de la tevah. La même eau qui efface les Shem de la tablette porte celle de Noach, et ce qui distingue les deux n'est pas la matière : c'est ce qu'on a été fait pour recevoir] [une génération est ici une unité qui reçoit un verdict d'un seul tenant, non une tranche d'âge. Le corpus juge par dor : *Genèse* 7:1 met Noach à part « dans cette génération-ci », ce qui suppose qu'on ait d'abord regardé la génération entière et prononcé sur elle. Être effacé avec la sienne n'est donc pas mourir en même temps que les autres — c'est avoir été compté dedans, et n'avoir été distingué par rien].

Notes philologiques

  • Le songe de la tablette plongée dans l'eau appartient au cœur des traditions du Livre des Géants.
  • La conservation d'un nom avec trois autres est interprétée à la lumière de Noach et de ses trois fils.
  • Le langage de la mort des Nefesh suit les préoccupations attestées dans les fragments sur la fin des gibbarayaʾ.

Notes ontologiques

  • La tablette rend visible le rapport entre écriture et shem.
  • L'effacement des noms signifie perte de place fonctionnelle.
  • Le reste préservé empêche le mabbul d'être une annulation totale.

Parallèles bibliques éventuels

  • *Bereshit* 7 : eaux du mabbul.
  • *Exode* 32:32-33 : livre et effacement du nom.
  • *Daniel* 7:10 : livres ouverts dans le conseil céleste.