Intraduisible
tevel
Prononciation
te-VEL — deux syllabes, accent sur la dernière, qui est la règle générale (§2.12).
Le v est un vet : le même signe que le b, sans le point qui le durcit. Les deux e sont fermés, comme dans « été ».
Une garde, et elle vaut d'être posée : la finale n'est pas ʾEl. Tant de Shemot du corpus finissent par ce nom — Mikhaʾel, Rafaʾel — qu'on entend un théophore là où il n'y en a pas. Le l de tevel appartient à la racine, et à rien d'autre.
Ce qu'on pose sur les colonnes
Une femme chante. Elle est restée longtemps sans enfant, et elle vient de rendre celui qu'elle a reçu. Son chant ne parle pas d'elle : il parle de ce qui se renverse — le pauvre relevé de la poussière, l'indigent tiré du tas de cendres et assis parmi les princes.
Puis, pour finir, elle dit où tout cela se passe : ki laYHWH metsuqei ʾerets, vayashet ʿaleihem tevel (כִּי לַיהוָה מְצֻקֵי אֶרֶץ וַיָּשֶׁת עֲלֵיהֶם תֵּבֵל) — les piliers de l'ʾeretz sont à YHWH, et il a posé dessus le tevel.
Retiens l'image, parce qu'elle est le mot entier : des colonnes, et sur les colonnes, quelque chose qu'on pose. Le tevel n'est pas le sol. C'est ce que le sol porte.
La troisième terre
Le français n'a qu'un mot, « terre », là où l'hébreu en tient trois. Les rendre tous par le même fait disparaître deux distinctions que la langue tenait sans effort.
L'ʾeretz est le domaine : on l'habite, on la reçoit, on en est chassé. Elle a des bords, un roi, des frontières, et elle peut se donner.
L'ʾadamah est le sol : on la travaille, on en est tiré, on y retourne. Elle est rouge, elle se retourne, elle peut être frappée de dysfonctionnement.
Le tevel est l'étendue habitée, et on n'en fait rien. C'est la troisième ligne qui décide, et il faut s'y arrêter : les deux premiers mots nomment des choses qu'on manipule, celui-ci nomme l'étendue en tant qu'elle porte des vivants. Ôte les vivants, et le mot n'a plus d'emploi — il ne reste qu'un sol, et le sol a déjà son nom.
Le témoin le dit trois fois, par trois moyens différents
Il ne prend jamais l'article. Trente-six emplois dans le corpus hébreu, et zéro avec le ha-. Pour comparer, ʾeretz paraît deux mille cinq cent quatre fois et prend l'article mille vingt-quatre fois, soit deux fois sur cinq. Le tevel se comporte donc comme un nom propre : il nomme, il ne désigne pas un exemplaire parmi d'autres. Il n'y a pas plusieurs tevel dont celui-ci serait le bon.
Il ne paraît jamais en prose. Les trente-six emplois sont tous dans des poèmes — le psautier, Yeshayahu, Iyov, Mishlei, et les trois chants enchâssés dans les récits, dont celui de la femme qui rend son fils. Pas une seule fois pour situer un champ, une ville, une frontière. On ne se rend pas au tevel. On le chante.
Il traîne ses habitants avec lui. Sur les trente-six emplois, quatorze portent dans le même verset un mot de ce qui l'habite : tevel veyoshvei vah (תֵּבֵל וְיֹשְׁבֵי בָהּ), « le tevel et ceux qui y demeurent » ; tevel vekhol tseʾetsaʾeha (תֵּבֵל וְכָל צֶאֱצָאֶיהָ), « le tevel et tout ce qui en sort ». Le mot appelle le peuplement comme erev appelle boqer.
Ce que « le monde » importe
Rendre tevel par « le monde » installe le kosmos grec : un tout ordonné qu'on contemple du dehors, dont on peut faire la théorie précisément parce qu'on n'y est pas. C'est un objet de regard.
Le tevel n'est jamais regardé du dehors. Il est sous les pieds et plein de gens. Personne, dans le corpus, ne le contemple : on y habite, on y est jugé, la chokhmah y joue.
Et « l'univers » ne vaut pas mieux : c'est un total de choses, quand le tevel est un total de vivants.
Les traducteurs grecs, eux, ont vu juste, et il faut le noter parce que c'est rare. Sur trente rendus, plus de huit fois sur dix ils ont écrit oikoumenê — la terre habitée, formé sur le verbe habiter. Ils n'ont pris ni gê, qui est l'ʾeretz et qu'ils lui réservent, ni kosmos, qu'ils n'ont pas employé une seule fois pour ce mot. Celui qu'ils ont choisi est celui qui donnera « œcuménique », et le français en porte encore la trace : l'œcuménique, c'est ce qui s'étend à tous ceux qui habitent.
(Le pont vers la Septante est fort à l'agrégat et faible au mot : on lit ici une répartition, jamais un verset.)
Ce que le corpus en fait
Trois emplois suffisent à montrer la fonction.
Il est posé, et il tient. Tikkon tevel bal timmot (תִּכּוֹן תֵּבֵל בַּל תִּמּוֹט), « le tevel est établi, il ne vacillera pas » (*Psaumes* 96:10). La phrase suit immédiatement « YHWH règne » : la stabilité de l'étendue habitée est l'effet du règne, non une propriété de la matière. Retire le règne, et ce n'est pas la matière qui manque — c'est la tenue, ce que dit déjà le maqom.
Il n'a aucun propriétaire humain. Ki li tevel umeloʾah (כִּי לִי תֵבֵל וּמְלֹאָהּ), « car à moi le tevel et ce qui le remplit » (*Psaumes* 50:12). On achète un champ d'ʾadamah, on reçoit une ʾeretz en héritage. Le tevel, jamais : le corpus ne connaît personne qui en possède une part.
Il est l'objet du jugement. Yishpot tevel betsedeq (יִשְׁפֹּט תֵּבֵל בְּצֶדֶק), « il jugera le tevel avec tsedeq » (*Psaumes* 9:9). Et c'est cohérent jusqu'au bout : on ne juge pas un sol. Le mishpat ne se prononce que là où il y a des vivants, et c'est précisément ce que ce mot-là nomme.
Ce sur quoi cette fiche repose
Les trente-six emplois du témoin hébreu, dont quinze dans le seul psautier — plus que partout ailleurs. Aucune unité de l'ONT n'en porte encore un : le premier emploi canonique est 1 Samuel 2:8, et le locus qui décidera du traitement est les Tehilim, que le §7 réserve à l'auteur pour l'établissement du registre poétique.
La fiche sera reprise quand ils seront écrits.
Formes
tevel · vetevel · betevel · umitevel
Source
8398 · תֵּבֵל