La Bible ONT — מקרא הקדם

Intraduisible

ʿanav

Formes : ʿanav, ʿanavim

Prononciation

ʿa-NAV — deux syllabes, accent sur la dernière, qui est la règle générale (§2.12).

Le ʿ est un ayin : le fond de la gorge se resserre et les cordes vibrent. La faute du lecteur francophone est de ne rien prononcer, et de lire « anav ».

Le v final est un vav consonne, et il s'entend nettement. Au pluriel, ʿa-na-VIM, accent encore sur la dernière.

Une tente au milieu d'un camp, dans un désert. Deux personnes y parlent d'un troisième, et elles parlent assez haut pour qu'on les entende : est-ce seulement par lui que YHWH a parlé ? N'a-t-il pas parlé par nous aussi ? Ce sont son frère et sa sœur. L'homme visé est là. Il ne répond rien.

C'est à ce moment précis, entre l'accusation et ce qui va suivre, que le narrateur glisse une phrase qui n'appartient à personne dans la scène — ni au reproche, ni à la défense : vehaʾish Mosheh ʿanayv meʾod, mikol haʾadam ʾasher ʿal penei haʾadamah — et l'ʾish Mosheh était ʿanav beaucoup, plus que tout l'ʾadam sur la face du sol.

C'est le premier emploi du mot dans la Torah, et il n'y en aura pas d'autre. Le corpus ne l'emploie que vingt fois en tout, et il attend ce moment-là pour le poser.

Or regarde à qui il le pose. Pas à un homme retiré, pas à quelqu'un qui s'efface. À celui qui est entré dans le palais de Parʿoh et n'en est pas sorti tant que le peuple n'était pas dehors. Si le mot voulait dire « modeste », il serait ici une plaisanterie : on ne tient pas devant un empire par modestie.

Le mot ne parle donc pas de l'idée qu'un homme se fait de lui-même. Il parle de la position de son dos. Le ʿanav tient son nom de ʿanah — courber, faire ployer —, et il désigne celui qui est courbé, exactement comme le ʿani. La seule différence que le français croit voir entre les deux, il l'a mise lui-même : d'un côté une vertu, de l'autre une misère. L'hébreu n'a qu'une seule posture, et il ne demande pas d'où elle vient.

C'est ce qui rend la phrase de la tente lisible. Un dos courbé n'est pas un dos qui donne la mesure : celui qui est sous une charge ne décide pas de ce qui est, il est placé et il s'ajuste. Devant une chose, sa question est qu'est-ce que c'est — et non qu'est-ce que cela dit de moi. C'est pourquoi il n'a rien à répondre quand on lui conteste son rang : son rang n'est pas ce qu'il est, et il n'y a donc rien à défendre.

Ce que le témoin ne contient pas

Voici un fait qu'on ne trouve qu'en le cherchant, et qui en dit long sur le mot.

Sur les vingt emplois du mot, dix-neuf sont au pluriel. Le corpus n'a qu'un seul singulier, et c'est celui de la tente — où les consonnes sont d'ailleurs écrites de façon défective, si bien que la forme lue doit être suppléée par la tradition. Le témoin n'écrit donc nulle part ce mot au singulier de façon pleine.

Le mot vit donc au pluriel, et cela se voit dans ce qu'il sert à dire. Il ne qualifie presque jamais un individu : il nomme un groupe sur lequel quelque chose est promis. Les ʿanavim hériteront du pays. Il a été envoyé porter l'annonce aux ʿanavim. Les ʿanavim ajouteront en YHWH une joie. Ce n'est pas un trait de caractère qu'on distribue homme par homme ; c'est une condition partagée, et le corpus la traite comme une adresse.

C'est ce qui fait de la phrase de la tente un hapax de fonction autant que de forme. Une fois, une seule, le mot quitte le pluriel pour désigner quelqu'un — et ce quelqu'un est celui qui a tenu devant l'empire.

Ce que le scribe n'a pas séparé

Au pluriel, ʿanav et ʿani ne diffèrent que d'une lettre : un vav ici, un yod là. Et en huit endroits du témoin, ce qui est écrit et ce qui est lu ne sont pas le même mot. Trois fois, les consonnes portent ʿanavim et la voix qui lit dit ʿaniyim ; cinq fois, c'est l'inverse.

Ce n'est pas un flottement d'inattention répété huit fois. Il n'y avait rien à choisir : le dos est dans la même position, et ce qui l'y a mis ne change pas la position. Le scribe garde donc les deux, l'un pour l'œil et l'autre pour la bouche, et ne tranche pas. Là où le français doit décider entre une condition subie et une disposition tenue, l'hébreu n'a pas la question.

Cela vaut jusque dans notre langue, et c'est la conséquence pratique : rendre l'un par « pauvre » et l'autre par « humble » dans un même corpus revient à fabriquer deux personnages là où le texte n'en avait qu'un.

Ce qu'il reste à reprendre

Cette fiche repose sur *Nombres* 12, qui n'est pas encore écrit dans l'ONT, et sur les emplois du mot chez les neviʾim et dans les Tehilim, qui ne le sont pas non plus. Le Shem de Mosheh porte ailleurs ce qui lui appartient en propre ; ce qui est ici est ce que le mot fait de lui, non l'inverse.

Le jour où Nombres, Yeshayahu et les Tehilim seront traduits, il faudra revenir : le mot n'aura pas changé, mais ce que le corpus en montre, oui.

Formes

ʿanav · ʿanayv · ʿanavim · vaʿanavim · ʿanvei · leʿanvei

Source

6035 · עָנָו