La Bible ONT — מקרא הקדם

Chapitre 10

Toledot Adam ve-Chavah 10

Les tablettes de Shet

Et Shet garda dans son cœur tout ce que son père et sa mère avaient témoigné [garder dans le cœur n'est pas se souvenir : le cœur est le lieu où l'on pèse et où l'on tranche, et ce qu'on y garde commande ce qu'on fera. Shet avait promis au chapitre précédent ; ici la promesse se met à agir] : la kavod perdue, et la chattat, et le chemin de l'arbre de la Vie désormais gardé [trois choses, et pas une de plus : ce qu'ils avaient, ce qu'ils ont fait, et ce qui reste tenu. Le témoignage de sa mère et la charge de son père sont ramenés à ce qui doit passer, et rien n'y est ajouté].

Et il vit que les ʾanashim (ʾanashim / אֲנָשִׁים) [les êtres humains — pluriel d'ʾish] se multipliaient sur la face du sol concret, et que la mémoire s'affaiblissait d'une génération à l'autre [les deux mouvements sont donnés ensemble : le nombre croît et la mémoire décroît. Plus il y a de porteurs, moins chacun porte — ce n'est pas malgré la multiplication, c'est avec elle] [et rien n'est encore écrit. Tout ce que Shet tient, il l'a reçu d'une bouche : sa mère a témoigné devant l'assemblée (ch. 6), son père lui a donné la charge en face à face (ch. 7). Une mémoire qui ne vit que dans des bouches perd un peu à chaque passage, et il suffit d'une génération qui se taise pour qu'elle s'arrête. C'est ce constat-là, et non une inquiétude vague, qui met Shet au travail au v. 4].

Alors il craignit que ce qui avait été entendu ne se perdît parmi les fils des fils [il craint pour ce qui a été entendu, non pour lui-même. La crainte est ici tournée vers une chose à tenir, et c'est elle qui met la main à l'ouvrage : une posture, non un affect], car le malheur oublié recommence [il redit la phrase de son père — « ce qui est oublié recommence » —, et il la redit dans ses propres termes. C'est là toute la preuve que la charge a été reçue : la mémoire tenue n'est pas une formule répétée, c'est une phrase qu'on peut reformuler parce qu'on la comprend].

Et il grava [graver n'est pas écrire : c'est inciser dans une matière dure, en sachant qu'on ne reprendra pas le trait. On ne grave donc pas ce qu'on pense — on grave ce qu'on veut voir survivre à soi, et ce qui est gravé cesse d'être discutable] ce qu'il avait reçu sur deux tablettes : l'une de pierre, et l'autre d'argile [deux stèles séthiennes — l'une contre le feu, l'autre contre les eaux ; motif corroboré par Josèphe (Ant. 1.70-71)] —

afin que, si l'ʾeretz (ʾeretz / אֶרֶץ) était jugée par le feu, la pierre demeurât ; et si elle était jugée par les eaux, l'argile fût retrouvée [chaque matière est choisie contre une fin, et non l'une en copie de l'autre : la pierre pour ce que le feu ne consume pas, l'argile pour ce que les eaux rendent. Deux jugements sont donc envisagés, et le récit n'en annonce aucun] [jugée par qui ? Le verset ne le dit pas, et il ne dit pas non plus que cela viendra : il pose deux hypothèses et prépare pour les deux. Shet ne prophétise pas, il prend une précaution — et une précaution se prend contre ce qu'on ignore, non contre ce qu'on a vu venir. Ce que le lecteur sait du mabbul ne doit pas être remis dans la bouche du graveur].

Ainsi la mémoire de la kavod perdue ne fut pas retranchée du milieu des vivants [retrancher est le mot de la coupure d'avec le peuple, celui-là même qui, au chapitre précédent, ne devait pas atteindre la semence d'Adam. Ici c'est la mémoire qui échappe à la coupure, et elle y échappe par le geste d'un fils] [et ce qui survit n'est pas la kavod, c'est le souvenir qu'elle a été. Le livre ne dit nulle part qu'elle soit revenue ; il dit qu'on saura qu'elle a eu lieu. C'est peu, et c'est exactement ce qu'Adam avait demandé au ch. 7 : que les fils des fils ne prennent pas le monde alourdi pour l'ordre premier des choses. Une perte n'est une perte que pour qui sait qu'il y a eu autre chose].

Et ce que Shet consigna, voilà les engendrements (toledot / תּוֹלְדוֹת) d'Adam et de Chavah [le livre se nomme lui-même en finissant. Toledot désigne ce qui sort de quelqu'un : sa descendance, et le récit qui la porte. Ce que Shet a gravé n'est donc pas un rapport sur ses parents — c'est ce qu'ils ont engendré, et le lecteur vient de le lire] [et le livre se donne ici son régime d'auteur. Ce que nous tenons est présenté comme ce que Shet a gravé — non pas la main qui a tenu l'outil, mais celui de qui la chose relève, et l'autorité sous laquelle elle circule. Le témoin est tardif, ce qu'il porte est ancien, et le récit maintient les deux dates distinctes au lieu de les confondre en une seule].