Intraduisible
basar ʾechad
Prononciation
ba-SAR e-CHAD — deux mots, chacun accentué sur sa dernière syllabe, ce qui est la règle générale (§2.12).
Le `s` de basar est un sin (שׂ) : un `s` net et sourd, comme dans « sable ». Faute probable : le lire comme un `z`, ce que le français fait spontanément entre deux voyelles — et le mot « bazar » existe, ce qui n'aide pas. Il n'y a aucun `z` dans ce mot.
Le `ch` d'echad est un het : serre le fond de la gorge comme pour souffler sur une vitre, et souffle. Jamais le « ch » de « chat », qui se fait avec la langue à l'avant de la bouche.
La chose, avant le mot
Un homme sort de la maison de son père.
Il faut se représenter ce qu'il quitte, parce que ce n'est pas ce que nous quittons. Il ne quitte pas un logement. Dans ce monde-là, un homme n'a pas une famille : il est d'une maison. Son nom est celui de son père. Le champ qu'il travaille est le champ de la maison, et il ne peut pas le vendre à qui il veut. Si on le tue, ce sont les hommes de cette maison qui iront réclamer son sang.
Pour dire qui il est, il ne dit pas son métier ni son âge. Il dit de qui il est le basar.
Et pour ce départ, le verset emploie un verbe dur (yaʿazov / יַעֲזָב), celui qu'on emploie pour abandonner. Il ne s'éloigne pas : il laisse.
Le mot que l'hébreu emploie pour dire la parenté
Voici ce qu'il faut avoir en tête avant de relire *Genèse* 2:24, et ce n'est pas une subtilité : c'est l'usage ordinaire de la langue, partout ailleurs.
Lavan reconnaît Yaʿaqov, arrivé chez lui après un mois :
> tu es mon os et mon basar > > אַךְ עַצְמִי וּבְשָׂרִי אָתָּה
Yehudah plaide pour qu'on ne tue pas Yosef :
> c'est notre frère, notre basar > > אָחִינוּ בְשָׂרֵנוּ הוּא
Les tribus viennent à Chevron proclamer David roi :
> nous voici : nous sommes ton os et ton basar > > הִנְנוּ עַצְמְךָ וּבְשָׂרְךָ אֲנָחְנוּ
Regarde ce dont il est question dans ces trois phrases. Il n'y est jamais question d'un corps. Personne n'y décrit une peau, une ressemblance, une étreinte. Chaque fois, la phrase veut dire une seule et même chose : nous sommes de la même maison.
Et le droit le confirme, là où la langue est la plus surveillée. Les prescriptions qui disent de qui l'on ne peut pas s'approcher ne parlent pas de « parents » : elles disent le proche de son basar (sheʾer besaro / שְׁאֵר בְּשָׂרוֹ).
> Dans cette langue, la parenté s'écrit avec ce mot-là.
Ce que le verset dit, une fois qu'on le sait
Reprends alors la scène du Jardin. L'ʾish reconnaît l'ʾishah qui vient d'être édifiée, et la phrase qu'il prononce est exactement la formule de parenté :
> os de mes os et basar de mon basar > > עֶצֶם מֵעֲצָמַי וּבָשָׂר מִבְּשָׂרִי
Ce n'est pas un compliment, et ce n'est pas une observation anatomique. C'est la phrase de Lavan, la phrase de Yehudah, la phrase des tribus — dite avant qu'il existe la moindre maison à laquelle se rattacher.
Le verset suivant en tire la conséquence, et le narrateur le signale : al ken, « c'est pourquoi ». Un ʾish quitte son père et sa mère, il davaq à son ʾishah, et ils deviennent basar ʾechad (levasar ʾechad / לְבָשָׂר אֶחָד).
> basar ʾechad ne décrit pas ce qui se passe entre deux corps. > C'est une déclaration de parenté.
Et l'ordre des trois verbes est celui du mécanisme, non celui de la morale : on quitte d'abord. Le verset ne dit pas qu'un homme ajoute une maison à la sienne. Il dit qu'il en sort pour en faire une — on ne peut pas entrer dans une parenté sans laisser celle où l'on était.
Ce que « une seule chair » fait perdre
Le rendu français est celui de toutes les traductions, et il coûte trois choses.
Il fabrique un objet. « Une seule chair » se lit comme un corps unique, une matière commune. Or le basar n'est pas une part de toi ni une substance qu'on mettrait en commun : c'est toi en tant que tu es palpable et mortel, et la fiche de basar dit pourquoi ce n'est pas un étage de l'être.
Il efface la maison. C'est le plus grave, parce que c'est la seule chose que la formule dit partout ailleurs. Un lecteur français entend une union ; le lecteur hébreu entendait une entrée dans une parenté.
Il fait de l'unité un compte. « Une seule » suggère qu'on est passé de deux à un. Ce n'est pas le mot que l'hébreu emploie.
L'unité est ʾechad, jamais yachid
L'hébreu a deux mots pour « un ». Yachid dit l'unité qui exclut — le seul de son espèce, celui qui n'a personne avec lui. ʾechad dit l'unité qui compose : ce qui fait un à partir de plusieurs, sans que les plusieurs cessent d'être.
Le verset emploie ʾechad. Il ne dit donc pas que le nombre est tombé à un. La fiche d'ʾechad porte cette démonstration, et la chuqqah des deux kelim en tire ce qu'elle engage.
Cela s'accorde d'ailleurs avec ce que la parenté est déjà : deux frères sont du même basar, et personne n'a jamais pensé qu'ils étaient une seule personne.
Voir aussi
basar, pour ce que le mot dit tout seul. ʾechad, pour l'unité qui compose. davaq, le verbe qui tient entre les deux dans le verset. Et la chuqqah des deux kelim et du seuil, qui part de ce construit.
Formes
basar ʾechad · basar echad · levasar ʾechad · levasar echad
Source
1320 + 259 · בָּשָׂר אֶחָד