Intraduisible
nakar
Prononciation
na-KAR — deux syllabes, accent sur la dernière, qui est la règle générale (§2.12).
Rien de difficile : le n, le k et le r se disent comme en français. Le r roule ou racle selon les traditions, et aucune n'est fautive.
Attention seulement à la forme que le corpus emploie le plus : hikir (הִכִּיר), où le n de la racine a disparu — il s'assimile au k, qui compte alors double. C'est le même mot.
La scène
Un homme tend un objet à un autre et dit trois mots : hakker na, « reconnais donc ».
Ça arrive trois fois dans Bereshit, et jamais ailleurs dans le témoin. Les trois fois, quelque chose se referme.
Yehudah a laissé un sceau, un cordon et un bâton en gage à une femme qu'il a prise au bord de la route. Trois mois plus tard, on lui annonce que sa belle-fille est enceinte ; il ordonne qu'on la brûle. Elle fait porter les trois objets et dit : reconnais donc à qui sont ce sceau, ce cordon, ce bâton. Il reconnaît. Et ce qu'il dit ensuite n'est pas une information reçue : c'est un homme rattrapé.
Les frères de Yosef trempent la tunique dans le sang d'un bouc et la portent à leur père. Reconnais donc si c'est la tunique de ton fils. Il reconnaît, et il déchire ses vêtements.
Et la troisième est la plus terrible, parce que celui qui tend l'objet ne sait pas ce qu'il tend. Yaʿaqov fouillé par Lavan lui dit : reconnais pour toi ce qui est à toi chez moi, et prends-le — puis ajoute que celui chez qui l'on trouvera les dieux ne vivra pas. Il ignore que Rachel les a pris, et qu'elle est assise dessus.
Ce que le mot fait vraiment
Regarde la scène de *Bereshit* 42, où le mot paraît deux fois dans un seul verset, et dans les deux sens :
וַיַּרְא יוֹסֵף אֶת אֶחָיו וַיַּכִּרֵם וַיִּתְנַכֵּר אֲלֵיהֶם
Yosef voit ses frères. Il les hikir — il les reconnaît. Et dans le même souffle il se vayitnaker : la même racine retournée sur soi, « il se rendit étranger à eux ».
Un mot, deux directions. Ranger quelqu'un du dedans, ou se ranger soi-même du dehors.
C'est pourquoi la racine donne aussi l'étranger. Le témoin écrit nokhri 45 fois et nekhar 36 fois : celui qui n'est pas des nôtres. Le français coupe ici en deux ce que l'hébreu tient d'un seul geste — reconnaître quelqu'un pour sien, et le tenir pour autre, sont la même opération conduite dans deux sens.
« Reconnaître » ne dit que la moitié. Il ne dit pas qu'on peut faire l'inverse avec le même verbe.
Ce n'est pas comprendre
Et il faut voir d'où part le mouvement, parce que c'est là que nakar se sépare de la binah.
Les frères de Yosef ont tout ce qu'il faut : un visage, une voix, un âge, un homme de leur âge en Mitsrayim. Aucune donnée ne leur manque. Ce qui leur manque est ce qu'il faudrait porter au-dedans pour que la chose du dehors y réponde.
comprendre va du dehors vers le dedans « je saisis maintenant » nakar va du dedans vers le dehors « c'est cela »
Et le témoin le confirme par la grammaire : sur les 49 emplois du verbe, 38 sont au hiphil, la forme causative. On ne reconnaît pas passivement — on fait la reconnaissance. Ce n'est pas quelque chose qui vous arrive ; c'est quelque chose que vous produisez, à partir de ce que vous portiez déjà.
Ce que ça coûte de ne pas reconnaître
Un dernier trait, et il est dans le même *Bereshit* 42. Le verset qui suit dit :
Et il les reconnut, et eux ne le reconnurent pas.
Les deux propositions emploient le même verbe. La différence n'est pas dans l'information disponible — elle est identique des deux côtés. Elle est dans ce que chacun porte.
Celui qui ne reconnaît pas n'a rien manqué qu'on pourrait lui montrer.
Formes
nakar · hikir · hakker · hakker na · vayakkirem · vayitnaker · nokhri · nekhar
Source
5234 a + 5234 b · נָכַר
Deux numéros pour un mot, et la lettre augmentée compte (§2.5 ter) : le témoin écrit `5234 a` quarante-deux fois et `5234 b` sept fois, jamais `5234` nu. Une fiche qui déclarerait le numéro sans lettre ne joindrait rien.
Voir aussi
La binah, qui cartographie du dehors et ne peut pas faire ce que celui-ci fait. La daʿat, qui est ce qu'on porte au-dedans et dont nakar est la sortie. Yosef, Yehudah et Yaʿaqov, les trois hommes du hakker na.